Économie : Bernanke, qui a retrouvé la voix, suggère que tout le monde se hâte vers les abris

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Économie : Bernanke, qui a retrouvé la voix, suggère que tout le monde se hâte vers les abris
 

Par Mike Whitney, le 12 janvier 2007


​​​​Jeudi, à l'occasion d'un déjeuner à Washington, Ben Bernanke, le président de la Fed (Réserve Fédérale), a prononcé une allocution inaugurale sur l'état de l'économie et des marchés financiers. Le ton du discours était franchement lugubre, et il aurait pu être accompagné sans dissoner par une chant funèbre avec huit porteurs de cercueil vêtus de noir. Faisant une présentation limpide de la situation, Bernanke a évité le langage opaques et plein de hiéroglyphes de son prédécesseur, Alan Greenspan. Malheureusement, les faits sont assez décourageants. L'économie est en très mauvaise forme :

​​​​L'état du marché financier. . . a produit une situation explosive qui a rendu la prévision du cours de l'économie encore plus difficile que d'habitude. Nous avons vu la poursuite de la hausse du prix de l'énergie, ainsi qu'une ajustement net et durable dans le marché du logement aux États-Unis. Selon les plus récentes données disponibles, la mise en chantier et la vente de logements neufs ont perdu environ 50 pour cent sur leur maximum respectif.

​​​​Bernanke n'a fait aucun effort pour dissimuler la morosité des faits :

​​​​Actuellement, environ 21% des remboursements des prêts hypothécaires à taux variable (ARM) de l'emprunt à haut risque (subprime) sont défaillants en quatre vingt dix jours ou plus, et le taux des saisies d'hypothèques est en nette progression... La fraude et les pratiques abusives ont contribué à la fréquence élevé des défaillances que nous voyons à présent dans le marché de l'emprunt hypothécaire à haut risque à taux variable, la raison la plus fondamentale de la forte détérioration de la qualité du crédit est dans la défectuosité des prémisses sur lesquels beaucoup de prêts hypothécaires à taux variable à haut risque ont été établis, qui sous-entendait que le prix des maisons continuerait à augmenter rapidement. Ça aura des effets négatifs pour les collectivités et l'économie en général, de même que pour les emprunteurs eux-mêmes.

​​​​Bernanke est tout aussi brusque au sujet du craquement qui a résulté des excès dans l'emprunt à haut risque :

​​​​L'une des nombreuses conséquences malheureuses de cette affaire, qui peut durer quelques temps, est la disponibilité de crédit pour les emprunteurs à taux préférentiel... La grande portée de l'impact financier du choc du subprime est qu'il a considérablement contribué à augmenter l'incertitude des investisseurs dans l'évaluation convenable d'un plus large éventail d'actifs financiers, et pas seulement sur les hypothèques du prêt à haut risque. En conséquence, les problèmes du marché du prêt hypothécaire à haut risque peuvent globalement entraîner le ralentissement de la croissance économique.

​​​​Bernanke a fait ensuite un exposé très détaillé sur la manière dont les banques « ont garanti un grand nombre de prêts, et créé les nombreux produits du crédit structuré (MBS, CDO, ABCP), qui ont été vendus sur le marché. Les banques ont aussi soutenu de multiples façons divers moyens de placement, par exemple en servant de conseillers et en fournissant des facilités de liquidités de réserve et divers rehaussements de crédit. »


​​​​Comme les problèmes du subprime ont grandi, les banques ont été obligées d'accepter de plus en plus leurs laborieuses opérations « hors bilan, » qui augmentent considérablement la charge de leur dette et diminuent toujours plus leur capital de base. Cela explique pourquoi les banques ont signalé des pertes énormes de la détérioration de leurs nantissements pendant que la valeur du marché chutait brusquement. À présent, les banques sont devenues plus restrictives dans leurs opérations de prêt, et le crédit est devenu plus coûteux et moins disponible.


​​​​Quand les banques sont incapables de délivrer des prêts, l'économie en souffre.


​​​​D'une voix qui ne présageait rien de bon, Bernanke a ajouté : « Les tensions du marché ont été graves, et elles continuent à faire courir des risques à l'économie en général. »


​​​​Amen, pour ça. Depuis la fin de l'été, quand les troubles ont commencé, la Fed a réduit les taux d'un point entier de pourcentage, à 4,25%, et a ouvert une Discount Window [*] pour fournir des milliards de dollars directement aux banques. La Fed a aussi ouvert un Term Auction Facility [**], qui a distribué 40 milliards de dollars durant 30 jours de rachats d'accords à plus de 100 banques sous-capitalisées. La Fed envisage de prêter encore 60 milliards de dollars dans les prochains mois. Ces rachats d'accords sont émis en secret (de manière à ce que les déposants et les actionnaires ignorent la réalité de la gravité de l'affaire) et la Fed accepte un « large éventail de garanties, » ce qui veut dire qu'elle prend des « placements structurés » (ROM, CDO, ASCP), ces mêmes immondices que personne n'achètera sur le marché libre. Dit autrement, la Fed a mis en place un financement d'urgence de plusieurs milliards, qui représente des prêts en rotation permanente pour les banques qui ont fait de mauvais investissements et sont déjà quasiment en faillite. Il s'agit là d'un risque moral sous son plus mauvais jour.


​​​​Comme le sait Bernanke, « prêts en rotation permanente » n'est qu'un euphémisme astucieux pour nationalisation des banques et monétarisation de leurs dettes aux dépens du contribuable. Bon nombre de ces institutions sont déjà insolvables. La Fed prend juste des mesures pour que leurs paris à effet de levier, et leurs spéculations téméraires, n'aient pas de conséquence. Encore une fois, c'est le socialisme pour les riches et le capitalisme pour les pauvres.


​​​​Mais même ces mesures sans précédent ne résolvent pas vraiment les problèmes fondamentaux de la qualité du crédit ni les graves contraintes sur les prêts. Pour cela, la Fed devra réduire énergiquement les taux pour espérer relancer l'économie faiblissante.


​​​​Voici les sombres (mais réalistes) prévisions de Bernanke :

​​​​Les conditions financières continuent à poser un risque de dégradation aux perspectives de croissance.... La situation financière demeure fragile, et de nombreux financements des marchés restent douteux. Les informations économiques ou financières défavorables ont le potentiel d'accroître les tensions et de mener à davantage de contraintes dans la fourniture de crédits aux ménages et aux entreprises... Les nouvelles informations ont suggéré que les perspectives de fond de l'activité réelle en 2008 ont empiré, et que les risques de dégradation de la croissance sont devenues plus prononcées. Notamment, la demande de logements semble avoir diminué davantage, reflétant en partie les problèmes en cours dans le marché hypothécaire. Par ailleurs, un certain nombre de facteurs, dont l'augmentation des prix pétroliers, la baisse du cours des actions, et le fléchissement de la valeur du logement, semblent susceptibles de peser sur les dépenses de consommation que nous prévoyons pour 2008.

​​​​« Les perspectives de base concernant l'activité réelle en 2008 ont empiré et les risques de dégradation de la croissance sont devenues plus prononcés. » Tout est dit. Nous sommes engagés dans la récession et ça va être quelque chose d'extraordinaire.


​​​​L'estimation de Bernanke est qu'à peine différente de la plus sombre des prédictions apocalyptiques des sites Internet. Le chômage, en hausse, va continuer à peser sur les dépenses de consommation. L'inflation est aussi susceptible d'être un sujet de préoccupation pendant que la Fed coupe les taux et que les prix de la nourriture et de l'énergie crèvent le plafond. Cependant, l'économie apathique est tellement entravée par l'effondrement de l'immobilier et la désintégration des marchés financiers qui en a résulté, que la Fed sera contrainte de réduire le taux d'au moins 50 points de base (0,5%) à la prochaine réunion du Conseil des Gouverneurs, qui sera suivie de nouvelles réductions pour descendre de toutes les façons à 2,5%. (Selon Goldman Sachs et Merrill Lynch) Si c'est le cas, on peut s'attendre à payer l'essence 4 à 5 dollars d'ici à fin 2009.


​​​​Même si la franchise de Bernanke apporte un réconfort bienvenu par rapport à la langue de bois de Greenspan, ses pronostics sombres ne font pas grand chose pour aborder de face les problèmes des marchés. Il est difficile de dire si nous entrons dans une nouvelle ère de transparence de la Fed ou si Bernanke a simplement adopté l'attitude : « Quand tout le reste a échoue, dire la vérité. » Ce n'est guère un signe de vertu personnelle.


​​​​Les mauvaises nouvelles économiques tombent maintenant en cascade de tous les côtés. Vendredi, l'affaiblissement du dollar a envoyé l'or à un nouveau sommet, 900 dollars. Quelques heures plus tôt, le ministère du Commerce a signalé que le déficit commercial est monté en flèche à 9%, 63,1 milliards de dollars, en novembre. Cela met plus de pression sur le billet vert alors que les investisseurs étrangers continuent à fuir les États-Unis pour les marchés dotés de plus de potentiel de croissance.


​​​​En plus, la plus grande firme de courtage de la nation, Merrill Lynch, est appelé à rendre compte de la perte de 15 milliards dollars sur des titres adossés à des créances hypothécaires. La plus grande banque de la nation, Citigroup, devrait rapporter d'encore plus grandes pertes, 25 milliards de dollars sur des investissements similaires. Le plus grand prêteur hypothécaire de la nation, Countrywide, ferait (prétendument) face à la faillite si l'enchère de 4 milliards de dollars de Bank of America, pour la compagnie en mauvaise passe, n'est pas acceptée. Et, le plus grand assureur obligataire de la nation, MBIA Inc, pourrait avoir besoin de monter de 10 milliards de dollars son capital pour maintenir son taux de crédit AAA. (Selon William Ackman, président de Pershing Square Capital Management.)


​​​​Vous voyez le tableau ? Les géants de l'industrie financière sont soit au bord de l'anéantissement, soit ils rejoignent la longue file de chefs comptables hagards en chemin pour Beijing avec une sébile à la main. Les banques et les sociétés meurtries sont de plus en plus contraintes d'obtenir leurs capitaux dans le seul endroit où ils sont encore disponibles, la Chine et les pays producteurs de pétrole. En quelques sortes, le sang vital du capitalisme se répand maintenant à travers une artère communiste. Comment de l'ironie ?


​​​​Vendredi, RBC Cash Index a signalé que la confiance des consommateurs n'était jamais tombée aussi profond. Le consommateur étasunien est poussé à son maximum, sous-payé, et il s'inquiète de tout, de la montée en flèche de sa facture énergétique, jusqu'à la diminution de la sécurité de l'emploi, en passant par les saisies hypothécaires en masse. Le rapport a été libéré quelques heures à peine avant que le Dow Jones Industrial Average fasse un saut de l'ange de 246 points dans les gros échanges commerciaux. L'ambiance régnant à Wall Street est morose, et le sentiment est que le pire est encore à venir. À en juger par les mesures extraordinaires prises par la Fed, nous pourrions faire face à un cyclone fiscal de force 5.


​​​​Doug Noland, pythonisse en économie, résume ça comme ça :

​​​​Le financement de la bulle hypothécaire est foutu, la finance de Wall Street implose, et les institutions financières étrangères ont envie de rompre et de se ruer hors du business de fourniture de crédit étasunien... Pire encore, l'économie succombe rapidement aux forces de récession. Nous pouvons proclamer, avec un grand degré de confiance, que la Crise Hypothécaire a maintenant muté en Crise de Dette de Société. Et cette crise ne sera pas démêlée de sitôt, ni par les taux, ni par les hélicoptères, ni par les renflouages. (Doug Noland, « Mortgage Crisis to Corporate Debt Crisis, » Prudent Bear)

​​​​Merci pour votre honnêteté, Ben, mais toutes les sorties semblent fermées à clef. Nous devrons conduire cette tempête à l'extérieur de l'intérieur du blockhaus.



Original : http://www.smirkingchimp.com/author/mike_whitney
Traduit au mieux par Pétrus Lombard pour Alter Info



* NDT : Discount Window : Service de la Réserve Fédérale où les institutions financières empruntent de l'argent au taux de l'escompte. Le Discount Windows fonctionne comme une soupape de sécurité pour soulager les pressions sur les marchés de réserve. Il aide à réduire les problèmes de liquidité pour des banques et aide à assurer la stabilité de base des marchés financiers. Les banques sont découragées d'utiliser ce type d'emprunt.


** NDT : Term Auction Facility : un nouvel instrument de refinancement à court terme pour apaiser les tensions sur le marché interbancaire.


Lundi 14 Janvier 2008
Mike Whitney

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