Comment les lobbies du textile ont bousculé le commissaire Mandelson

Publié le par AlterMan

COMMERCE international Distributeurs et producteurs ont des intérêts opposés et cette querelle a perturbé la politique chinoise de Bruxelles

Ce soir à minuit, quelque 88 millions de pièces textiles en souffrance commenceront à quitter les ports européens où elles étaient bloquées depuis mi-juillet, pour rejoindre progressivement les rayons des distributeurs. Mais Peter Mandelson, le commissaire européen au Commerce, doit se garder de tout triomphalisme : cette opération douanière n'est que l'épilogue sans doute provisoire d'une crise commerciale qui a vu s'accumuler erreurs politiques et carences de gestion, et au cours de laquelle, accusent des parlementaires, «l'Europe s'est couverte de ridicule».

Bruxelles : de notre correspondant Pierre Avril
[13 septembre 2005]

 

A Bruxelles, la saga du textile débute le 5 mai 2003, lorsque le prédécesseur de Peter Mandelson, Pascal Lamy, réunit à Bruxelles une conférence internationale. Elle vise à prévenir le «big-bang» du 1er janvier 2005 qui marquera la fin des quotas d'importation de produits textiles. «Nous sommes tous décidés à ne pas rater ce rendez-vous», déclare Lamy dans son discours d'introduction. Il ne dit pas un mot de la Chine, mais s'inquiète plutôt du Maghreb, exportateur textile de référence vers l'UE.


Dix mois plus tard, le 5 mars 2004, un «groupe de haut niveau» se constitue à l'instigation de la Commission. Treize représentants des producteurs participent à ce comité contre seulement quatre distributeurs, dont H&M et Carrefour. Les premiers appellent au protectionnisme, les seconds prônent le libre-échange. Sur les quatre Etats membres représentés, trois soutiennent le lobby des fabricants (Portugal, Italie, France). «Un déséquilibre a surgi à ce moment-là», critique Ralph Kamphöner, conseiller de la fédération Eurocommerce qui représente les intérêts du secteur de la distribution et du commerce.


La Commission s'efforce de rapprocher les points de vue. Quelques jours avant son départ, et à la satisfaction des industriels, Lamy annonce la publication prochaine de «lignes directrices» destinées à anticiper, devant l'OMC, de possibles recours juridiques à l'encontre de Pékin. Mais l'élaboration de ces instruments, contrariée par des dissensions internes à la Commission, est finalement gelée.

La nomination, le 1er novembre 2004, de Peter Mandelson, libre-échangiste convain cu, laisse augurer le maintien du statu quo : «surtout ne pas intervenir». C'est sous-estimer l'inconfort de la position de tout commissaire au Commerce, ballotté entre les intérêts divergents des Etats membres.


C'est surtout mal connaître la psychologie de l'ancien conseiller de Tony Blair, surnommé «spin doctor» (manipulateur) par les médias britanniques. «Contrairement à Lamy qui maîtrisait également la technique, Mandelson s'intéresse avant tout à la politique. Il se montre d'abord sensible à l'opinion publique et se désintéresse du service après-vente», critiquent des experts communautaires. Après avoir alterné les pas de deux en début d'année, il finit par succomber aux pressions des pays producteurs – France et Italie en tête – en adoptant, le 28 avril, des mesures de sauvegarde sur neuf catégories de produits. «A Bruxelles, celui qui crie le plus fort a toujours une longueur d'avance», explique un diplomate...


Le 5 mai, Eurocommerce tente de répliquer. Dans une note écrite, l'association met en garde les services de Mandelson : «Les importateurs ont besoin de beaucoup de temps – entre six mois et un an – pour planifier leurs achats, sans quoi il est impossible de sécuriser sur le long terme les envois des pays producteurs.» Ralph Kamphöner soupire : «A cette époque, personne ne voulait nous entendre.» Mandelson ne se prive pas de rappeler qu'une réintroduction des quotas se fera «au détriment des détaillants et des consom mateurs». Mais il songe aux prix, pas à d'éventuelles difficultés d'approvisionnement. Le 10 juin, à Shanghaï, il parvient à imposer une solution négociée à la Chine, mais il faudra attendre le 6 juillet pour que la Commission commence à expliquer la marche à suivre aux «importateurs» : les dix produits soumis à quotas auront, à compter du 12 juillet, besoin d'une licence d'importation pour entrer dans l'UE. La Chine, elle, se voit accorder huit jours supplémentaires pour laisser sortir sa marchandise.


Cette absence de coordination entre les deux puissances explique le chaos qui s'ensuivra et la course à la licence dans laquelle les importateurs s'engagent au début de l'été. Les premiers demandeurs seront les premiers servis ! Pour les pulls, cette compétition se révélera stérile : les quotas fixés sont épuisés avant même l'entrée en vigueur de l'accord. «Une semaine après le mémorandum de Shanghaï, c'était déjà l'anarchie dans le port de Hongkong où il n'y avait plus un seul conteneur disponible», raconte Francesco Marchi, responsable des questions commerciales d'Euratex (industriels).


En vacances, Peter Mandelson commence par se défausser sur les importateurs qu'il accuse de «circonvenir» aux accords de Shanghaï. Mais, au fil de ses lectures du Financial Times, qui accorde une couverture quasi obsessionnelle à la crise du textile, il modifie son angle d'attaque et prend finalement la défense... des distributeurs européens. Entre-temps, les pays du Nord sont à leur tour passés à l'offensive, exigeant le déblocage des marchandises. Les experts de la DG s'envolent pour la Chine, sans résultat : Pékin n'est pas encore disposé à sauver la mise de Bruxelles. Pour cela, il faudra attendre le sommet UE-Chine du 6 juin. Avant de parler diplomatie, les deux puissances ont toutes les deux intérêt à régler leur différend commercial. Cette fois, les Chinois se sont montrés grands seigneurs. Mais la prochaine fois ?

http://www.lefigaro.fr/eco-monde/20050913.FIG0175.html?191029

 

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Pierre 13/09/2005 23:13

où on se rends compte de la puissance des lobbys, de l'éphémérités des mesusres prises (pour satisfaire l'opinion publique) et surtout que c'est maintenant au tour de la Chine de nous des fleurs...