Les dompteurs de nuages

Publié le par AlterMan

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Les savants russes affirment pouvoir faire la pluie et le beau temps, notamment pour les cérémonies officielles. Une prétention qui laisse Météo-France plutôt sceptique.

Par Lorraine MILLOT
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samedi 10 septembre 2005 (Liberation - 06:00)
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Moscou de notre correspondante

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ce dimanche 4 septembre, la météo russe annonce pour Moscou un ciel nuageux, avec de «petites pluies» à partir de 14 heures et jusqu'en fin de journée. Mais c'est oublier que ce jour-là, Moscou fête son 858e anniversaire : les jours de fête, par décret du maire de la ville Iouri Loujkov, il ne doit pas pleuvoir sur la capitale russe. Sur l'aéroport militaire de Tchkalovski, à 30 kilomètres au nord-est de Moscou, dix gros avions Antonov 12, Antonov 26 et Iliouchine 18 se tiennent prêts à décoller pour détruire les nuages. «Notre plan d'action prévoit de faire décoller un avion de chasse aux nuages toutes les heures, à partir de 7 heures du matin», expliquait la veille Boris Koloskov, coordinateur scientifique du programme, quittant un instant ses écrans radars pour montrer son plan de bataille. «Chaque avion restera huit heures en vol, se posera une heure pour refaire le plein, puis repartira pour huit heures de vol, jusqu'à minuit. Des pluies sont prévues en soirée : il faut assurer que le show laser se déroulera au sec, puis que les spectateurs auront le temps de rentrer chez eux sans être trempés.»

Une fête au sec

Azur le matin, le ciel de Moscou se couvre de fait ce dimanche à partir de midi de gros moutons gris qui semblent bien lourds de pluie. Mais ils passent sur la promenade dominicale des Moscovites sans lâcher une seule goutte d'eau. Une fois de plus, le Zeus de Moscou Iouri Loujkov a triomphé des éléments et assuré à ses administrés une fête au sec. «Ce dimanche-ci, l'intervention n'a pas été trop difficile», résume le lendemain Guennadi Berioulev, chef du département de physique des nuages et d'intervention active aux services russes d'hydrométéorologie. «Nous n'avons eu besoin que de trois ou quatre avions en permanence dans le ciel pour intervenir dans la région de Tver (à 150 kilomètres au nord-ouest de Moscou, ndlr). Les nuages de pluie venaient du Nord. Nous les avons fait pleuvoir sur la région de Tver, avant qu'ils n'atteignent la capitale.» La principale méthode des savants russes pour assurer le beau temps est relativement simple, connue depuis longtemps dans le monde entier, mais bien sûr affinée à chaque intervention : sur les nuages, qui comme chacun sait sont des ensembles de particules d'eau en suspension dans l'atmosphère, ils jettent des noyaux de cristallisation (iodure d'argent, carboglace, azote liquide...). Les cristaux font geler les gouttelettes d'eau du nuage, jusqu'alors demeurées à l'état liquide, ces glaçons font eux-mêmes cristalliser d'autres gouttelettes, le processus dégage de la chaleur, le nuage enfle et l'eau devenue glace se met à tomber. Ainsi essoré, ce qui reste du nuage passe ensuite sans pleuvoir sur la zone des festivités.

Si jamais les nuages menaçants se sont formés trop près de la zone à protéger, les savants russes savent aussi les effriter en les frappant avec des paquets de 25 kilos de ciment, également lâchés par avions. Ou bien ils étouffent le nuage en lui jetant une énorme quantité de noyaux de cristallisation (5 à 10 kilos de carboglace pour un kilomètre de nuage, tandis que pour provoquer une pluie, 300 grammes suffisent généralement) : les cristaux glacent toute l'eau du nuage, sa croissance est stoppée et la nuée passe au-dessus de Moscou sans pleurer.

Des millions claqués

En Russie, les dompteurs de nuages interviennent ainsi trois ou quatre fois par an: pour la parade du 9 mai, qui marque la fin de la Seconde Guerre mondiale, pour les grandes fêtes nationales ou d'autres cérémonies jugées essentielles comme les 300 ans de la ville de Saint-Pétersbourg en 2003. «Nous ne pouvons pas garantir le beau temps à 100 %», avoue Guennadi Berioulev, fort de quarante ans passés déjà à jouer avec les nuages en Russie et dans le monde entier. «Il est des configurations météo où nous prévenons nos clients que quelques précipitations ne pourront certainement pas être totalement évitées. Mais nous pouvons généralement réduire de cinq à dix fois les quantités de pluie qui tombent ce jour-là.» Le 9 mai dernier, pour le 60e anniversaire de la victoire soviétique sur l'Allemagne nazie, Vladimir Poutine a dû sortir son parapluie au moment même où il recevait les chefs d'Etat du monde entier sur la place Rouge. «Ce 9 mai, le front nuageux passait juste au-dessus de Moscou, se souvient Guennadi Berioulev. Nous avions averti que nous ne pourrions sans doute pas totalement empêcher les pluies, mais on nous a demandé de faire au moins tout notre possible.»

«Nuages du ciel, éternels voyageurs !/ Vous semblez fuir, tout comme moi, exilés,/ Qui vous chasse : est-ce l'arrêt du destin ?» Depuis le célèbre poème Nuages de Mikhaïl Lermontov, rédigé en avril 1840, juste avant que le poète ne reparte en exil dans le Caucase, il est clair que les immenses ciels russes, proportionnels à la démesure du pays, ont engendré ici une relation aux nuées sans doute un peu particulière. A notre connaissance, la Russie est en tout cas le seul Etat à ce jour à se payer ainsi le luxe du beau temps pour ses cérémonies. Selon Guennadi Berioulev, le coût d'une journée sans pluie à Moscou est d'environ 5 millions de roubles (143 000 euros), mais il varie évidemment selon le nombre d'avions qui doivent être mobilisés. Et en Russie même, ces millions claqués au vent sont loin de convaincre tout le monde : «Heureusement, les agents de cristallisation utilisés comme l'iodure d'argent ne sont pas toxiques, soupire Alexeï Kisseliov, militant de Greenpeace Russie. Mais les nuages que l'on empêche de pleuvoir sur Moscou s'imprègnent des fumées d'échappement de la ville et vont ensuite déverser leurs eaux dans les rivières des régions agricoles tout autour. Même sans être un militant écologiste, n'importe qui peut comprendre que cela n'est pas sain : si la pluie doit tomber, il faut la laisser tomber !»

Souvent accusés de futilité, les experts russes de la modification du temps font valoir qu'une fois déjà au moins, leur maîtrise des nuages s'est révélée «extrêmement utile, voire salvatrice» : après l'explosion du réacteur de la centrale nucléaire de Tchernobyl, le 26 avril 1986. «Nous avons commencé à travailler là-bas cinq jours après l'accident, se souvient Guennadi Berioulev, et y sommes restés jusqu'à la fin de l'année. Pendant tout ce temps, nous avons empêché qu'il pleuve dans une zone de 30 kilomètres autour de la centrale pour éviter que trop de radioactivité ne tombe dans la rivière Pripiat, laquelle se jette ensuite dans le Dniepr, qui arrose la ville de Kiev. Nous avons ainsi retenu la pluie jusqu'à ce que les travaux de consolidation des berges de la Pripiat soient achevés.»

Réduire les chutes de neige

Le XXI e siècle ne s'annonce pas forcément ensoleillé pour autant pour ces Peroun (1) modernes. «Notre situation actuelle est celle de toute la science russe», avoue Guennadi Berioulev, qui reçoit dans un vieux bâtiment déglingué de la banlieue de Moscou, où les crédits ont tout juste suffi ces dernières années à repeindre en rose un bout de couloir. «Dans mon département, nous ne sommes plus que des retraités, confie-t-il. Nos salaires sont trop bas pour attirer de jeunes chercheurs.» Officiellement, les dieux russes des nuages ne gagnent que quelque 4 000 roubles (110 euros) de salaire mensuel, qu'ils améliorent en touchant en parallèle leur retraite et en profitant de contrats ponctuels. «Le gros de nos recherches, nous ne pouvons plus les mener que lorsque nous avons des commandes de pluie ou de beau temps», regrettent les chercheurs du centre hydrométéorologique de Moscou, qui ces dernières années sont surtout intervenus à Cuba, en Syrie et en Iran pour tenter d'y multiplier les pluies. «En Iran, où nous travaillons depuis 1998, nous réussissons à accroître les précipitations de 20 à 40 %», assure Guennadi Berioulev.

De nouvelles recherches menées aux Etats-Unis ont montré qu'il pourrait même suffire de lancer des gouttes d'eau, à une température et en quantité finement calibrées, pour provoquer la glaciation des nuages et multiplier ainsi leurs précipitations, «ce qui serait encore plus économique et écologique», espèrent maintenant les savants russes. Pour l'hiver à venir, ils ont aussi proposé à la mairie de Moscou de renouer avec une expérience déjà tentée dans les années 1980, jusqu'à ce que la décomposition de l'Union soviétique n'engloutisse leurs budgets : réduire les chutes de neige sur la capitale pour économiser en travaux de déblaiement. «Nous pouvons diminuer de 10 à 20 % les chutes de neige sur Moscou, assure le spécialiste russe Boris Koloskov. Cela peut faire faire une belle économie à la ville en encombrements, accidents et travaux d'évacuation de la voirie.»

(1) L'ancien dieu des éclairs et du tonnerre de la Russie.

http://www.liberation.fr/page.php?Article=322612

 

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