« L'origine ancienne » de l'Homo Sapiens

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Une théorie alternative
de l'évolution humaine

 

par    Juan Luis Doménech Quesada
Biologiste,
responsable de l'environnement
auprès des autorités portuaires
de Gijón (Espagne)

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Résumé

  Chaque nouvelle découverte paléontologique ajoute un peu plus de confusion aux théories sur l'évolution humaine. Il est maintenant évident qu'aucun des deux modèles actuels, " l'origine multirégionale " et " l'origine africaine récente ", n'a réussi à expliquer le mystère de nos origines, de plus en plus obscures.

  La première théorie soutient la thèse d'une espèce humaine qui se serait formée au fil du temps, sur 2 millions d'années environ, dans différentes parties du monde, à partir des populations d'Homo erectus, toutefois reliées entre elles par des échanges génétiques. Le second modèle suggère que tous les peuples humains descendraient d'une seule et même population qui aurait vu le jour en Afrique, il y a 150 000 ans.

  Dans cet article nous proposons une théorie alternative capable de répondre aux très nombreuses questions soulevées pendant la dernière décennie : « l'origine ancienne de l'Homo sapiens » qui se base sur l'évolution régressive que suivirent toutes les lignées d'hominidés connus et qui les conduisit inéluctablement à l'extinction.

 

Introduction

  Dans une étude précédente ( Doménech, 1999 ), nous avons proposé une interprétation alternative de l'arbre évolutif des hominidés, basée sur l'évidence suivante : les formes, qui récemment, figuraient comme des ancêtres distincts et déterminants de l'Homo sapiens, se retrouvaient peu à peu écartées de notre lignée évolutive. Les cas les plus marquants étaient l'homme de Neandertal et quelques formes d'Homo erectus mais des signes analogues se retrouvaient dans toutes les autres lignées d'hominidés et d'Homo connues.

  Nous expliquions que l'origine des hominidés pourrait dater du miocène ( période qui s'étend de 25 à 5,5 millions d'années - des millions d'années plus tôt - ) et non du pliocène ( de 5,5 millions d'années à 1,8 million d'années environ ) ; que cette origine pourrait être eurasiatique et non africaine ; que toutes les lignées d'hominidés connues présentent des signes de retour à des conditions ancestrales ou simiesques ; que l'ancienneté de Homo et de l'homme moderne pourrait être bien supérieure à ce que l'on croit, et qu'il pourrait être l'ancêtre de tous les autres.

  La thèse de l'ancienneté de l'H. sapiens n'est pas nouvelle, pas plus que l'idée de réversion évolutive. E. Mayr disait en 1979 « quand on étudie la tendance d'un caractère, le résultat est incohérent car il change de direction à plusieurs reprises et quelquefois même il s'inverse ». J.L. Arsuaga ( 2001 ) pense que « les réversions, ou retours en arrière, de la taille des molaires et de la grosseur de l'émail ne sont pas inconcevables, loin de là, car elles dépendent des changements de régimes alimentaires ».
  Nombreux sont les paléontologues et les évolutionnistes modernes qui savent que la réversion évolutive est une réalité, et même qu'elle est beaucoup plus fréquente que ce que l'on croit habituellement. Il n'est pas nécessaire de citer les anciens paléontologues qui identifièrent clairement ce phénomène qui donna lieu à l'élaboration de théories telle que la " sénilité raciale ", selon laquelle toutes les lignées tendent vers le vieillissement et l'extinction après une période de développement et de maturité ( Bowler, 1985 ).

  Bizarrement, ce fait, pourtant crucial en évolution, passe inaperçu dans toutes les interprétations évolutives et en particulier dans les deux théories prédominantes sur l'évolution de l'homme ( figure 1 ) :

  • a) le modèle de " l'origine multirégionale ", selon lequel toutes les populations humains modernes remontent à l'Homo erectus et évoluent de manière indépendante, tout en échangeant entre eux suffisamment de gènes pour appartenir à la même espèce ( Thorne et al., 1992 ) ;

et

  • b) le modèle de " l'origine africaine récente " selon lequel l'homme moderne descendrait d'une seule population ancestrale de "type erectus" ( on pense actuellement à Homo ergaster ) qui aurait vécu dans un seul endroit, probablement l'Afrique, jusqu'à quelque 150.000 à 200.000 ans ( Wilson et al., 1992 ).

 

Figure 1.

Modèles qui tentent d'expliquer l'origine de l'homme moderne.
A gauche le "modèle multirégional" et au centre le modèle de "l'origine africaine unique récente" ou de la "substitution" ( d'après Ian Tattersall, 1997 ).
A droite, "l'origine lointaine de l'hommme", un modèle alternatif selon lequel la population originale serait apparue avant les formes de "type erectus", probablement en Eurasie, et à partir de laquelle se seraient séparées les différentes formes d'hominidés connues.
L'Afrique et les autres zones chaudes seraient peu propices pour la généralisation, la coopération et le progrès, et plus appropriées pour la spécialisation, la concurrence et le retour à d'anciennes conditions simiesques.

 

  Nombreux sont les scientifiques, tels Lawrence G. Strauss de l'université du Nouveau-Mexique, qui admettent ouvertement qu'avec chaque nouvelle découverte paléontologique, les questions se multiplient et nos théories sont profondément ébranlées. Devant cette perspective, il est évident que nous devons disposer de nouvelles interprétations et de théories alternatives nous permettant de chercher une solution. Nous proposons dans cet article l'hypothèse de « l'origine ancienne de l'Homo sapiens », dans laquelle ce dernier serait apparu bien avant tout autre forme connue de "type erectus", c'est-à-dire il y a au moins deux millions d'années environ et probablement hors d'Afrique. Toutes les populations d'hominidés postérieures connues descendraient de cette lignée progressiste.

 

Régression de l'Homo floresiensis

  Si nous partons de l'un des derniers hominidés ayant vécu, l'Homo floresiensis découvert récemment et âgé seulement de 18.000 ans, nous pouvons constater clairement le principe de l'évolution régressive que nous allons développer dans cet article ( figure 2 ). Malgré l'existence de variantes pygmées dans de nombreuses espèces animales ( chevaux, poules, etc. ), la plupart des évolutionnistes refusent d'accepter l'existence de l'évolution inverse, par exemple de la taille du corps ou de tout autre caractéristique morphologique.

  Mais maintenant, nous n'avons pas d'autre choix que d'accepter que le pygmée Homo floresiensis, - qui d'après les légendes indigènes pourrait avoir vécu jusqu'à il y a 300 ans environ - descend d'une espèce dont on pense qu'elle a vécu dans le sud-est asiatique il y a 27.000 ans : le robuste Homo erectus ( fleuve Solo, à Ngandong, Java ). Que cela soit dû à l'isolement ou à tout autre raison, les experts ne trouvent pas d'autres explications.

 

Figure 2.

Evolution régressive de l'Homo sapiens. Les indices montrant l'existence d'une lignée d'hominidés "progressive" très ancienne, à partir de laquelle dériveraient ou se sépareraient tous les hominidés connus du pliocène, s'accumulent.
(1) dans Homo erectus. Nous pourrions inclure d'autres formes comme H. antecessor ou H. georgicus, bien que ce dernier ( comme H. modjokertensis et d'autres restes asiatiques similaires ) semble plutôt correspondre au point final de la régression des Homo habilis ;
(2) nous représentons dans une seule lignée tous les australopithèques "graciles", ou "chimpanzés bipèdes", nom que nous pouvons aussi donner aux groupe Ardipithecus-Orrorin-Sahelanthropus, dont pourrait également descendre le chimpanzé actuel.

 

  Mais nous ne devons pas oublier que l'homme moderne a aussi habité ces terres, et beaucoup plus largement que l'Homo erectus, pendant au moins les 60.000 dernières années, datation que l'on a attribuée au squelette de Lago Mungo 3, le plus ancien d'Australie. Noble et al. ( 1997 ) établissent, en fait, l'origine de la pensée symbolique dans la traversée maritime que dut effectuer l'homme moderne, il y a plus de 40.000 ans pour arriver en Australie. Il semble évident et plus que probable que Homo floresiensis puisse descendre de Homo sapiens.

  Quoi qu'il en soit, cette découverte contredit ( une fois de plus car il existe d'autres exemples ) l'idée d'encéphalisation ou de volume croissant du cerveau. Donc, si la capacité cérébrale de l'Homo erectus ou de l'Homo sapiens dépasse 1 000 centimètres cubes ( cc ), et si ces derniers produisent un homme d'à peine un mètre cinquante de hauteur, pesant une trentaine de kilos et dont la capacité crânienne ne dépasse pas 400 cc ( inférieure à celle d'un chimpanzé ), comment peut-on appeler autrement ce type d'évolution ? Certains auteurs se sentent mal à l'aise avec l'idée d'évolution régressive, mais il faudra bien donner un nom à un type d'évolution qui, dans ce cas précis, fait régresser cette lignée vers les caractéristiques simiesques de ses antiques parents, les chimpanzés.

  A cause de cette taille cérébrale si réduite, Marta Mirazón, de l'Université de Cambridge, conteste le fait que les outils lithiques trouvés à côté des restes et les outils trouvés auparavant et datant de 800.000 ans leur appartiennent. De tels outils devraient théoriquement appartenir à des espèces plus avancées. Nous allons voir que cet exemple s'est répété de nombreuses fois dans l'évolution humaine.

  Il existe d'autres exemples de régression récente à partir de l'homme de Cro-Magnon et se rapportant à la taille du cerveau ( Martin, 1994 ) ou à la taille du corps ( Kelso, 1978 ; Kates, 1994 ). J. L. Arsuaga ( 1999 ) cite par exemple la grande robustesse de l'humérus des Aurignaciens de Vogelherd ( Allemagne ), et souligne que « le squelette des hommes postérieurs à Cro-Magnon devient plus léger tout au long du Paléolithique Supérieur et encore plus pendant le Mésolithique », cette régression se poursuivraient jusqu'à nos jours.

 

Evolution régressive de Neandertal

  Si nous reculons un peu dans le temps, nous trouvons un autre exemple indéniable de régression : celle de Neandertal, notre ancêtre direct jusqu'à il y a peu de temps, et dont il a fallu abandonner l'ascendance devant l'évidence écrasante des preuves rassemblées.

  Cette involution est évidente, par exemple au Proche-Orient où l'on a trouvé des restes fossilisés de 100.000 ans environ ( Skhul ou Qafzeh ) attribués à Homo sapiens, alors que les restes néandertaliens trouvés dans la même zone ( d'Amud, Kebara ou Tabun ) ont entre 60.000 et 28.000 ans, c'est-à-dire exactement le contraire de ce qui était attendu ( Bar-Yosef et al., 1993 ). Les indices augmentent :

  1. avant l'apparition de ces "sapiens", il n'y avait pas de Neandertal dans cette région ;
  2. l'industrie lithique des hommes de Skhul et de Qafzeh était moustérienne, c'est-à-dire typique des hommes de Neandertal, ce qui indiquerait qu'ils étaient déjà en régression vers ces derniers ;
  3. leur disparition fut brutale, sans laisser de traces ;
  4. l'une des mandibules des derniers néandertaliens de cette zone présentait un menton, réminiscence évidente de ses ancêtres.

  La thèse contestant le fait que l'homme moderne ne soit plus considéré comme descendant de l'homme de Neandertal, soutenue aujourd'hui par de nombreux auteurs, dont Ian Tattersall, Jeffrey H. Schwartz ou Christopher B. Stringer, repose essentiellement sur la division admise de deux groupes d'hommes de Neandertal : les "progressifs", qui curieusement se trouvent être les plus anciens, et les "régressifs", ou néandertaliens "typiques" qui sont les formes les plus récentes.

  Comme le signale J. S. Levinton, de l'université de New York, les exemples de réversion évolutive sont beaucoup plus fréquents que ce que l'on croit et ils sont dus à la sélection naturelle lorsqu'une espèce devient très spécialisée. Ils réoccupent des écosystèmes abandonnés autrefois, surtout sous des climats chauds, ou alors les nouvelles conditions environnementales ramènent l'évolution vers des situations passées. Comme le dit Ernst Mayr, cette spécialisation amène souvent l'espèce à une impasse et à l'extinction.

  Le retour vers des conditions passées serait dû à une adaptation et une spécialisation croissantes à des conditions géographiques et environnementales déterminées, et à un éloignement des caractéristiques "généralistes" de la population originale ( comme celles que présente l'homme actuel, motif principal de la grande réussite de son évolution ). Il est intéressant d'observer que le principal gisement de fossiles se trouve en Afrique, lieu très propice pour la spécialisation à des conditions de vie sylvestre et arboricole.

  Parmi les premiers néandertaliens, plus généralistes ( appelés aussi pré-néandertaliens ), nous avons par exemple les fameux crânes de Steinheim ( Allemagne ) et de Swanscombe ( Royaume Uni ) datés entre 320.000 et 380.000 ans, considérés traditionnellement comme des Homo sapiens "archaïques", et qui par certaines caractéristiques avancées ( crâne postérieur arrondi, absence de prognathisme, fosses canines identiques à celles d'Homo sapiens, etc. ) sont habituellement exclus des néandertaliens classiques. Quelques traits "modernes" apparaissent également sur le crâne de Petralona ( Grèce ) avec un visage haut, sans prognathisme et quelques 1230 cc de capacité crânienne, ou sur les restes de Vértesszöllös ( Hongrie ) avec plus de 1200 cc de capacité crânienne.

  Vient ensuite un autre groupe, datant de 245.000 à 100.000 ans dont les caractéristiques permettent clairement le rattachement, d'après Cervera et al. ( 2000 ), aux néandertaliens classiques, comme le crâne de Ehringsdorf ( Allemagne ) qui présente un rebord orbitaire et un chignon occipital semblable à celui des néandertaliens, mais qui possède aussi des traits avancés : dolichocéphale, grande capacité crânienne ( 1450 cc ), un front relativement élevé et des apophyses mastoïdes bien développées. Les autres restes inclus dans ce groupe sont : Fontechevade ( France ) datant peut-être de 150.000 ans, Saccopastore ( Italie ) avec quelques 120.000 ans, Krapina A ( Yougoslavie ) avec quelques 100.000 ans, etc. et qui présentent tous des traits plus modernes que ceux de leurs successeurs. A Fontechevade par exemple, on a trouvé des crânes sans l'arcade supra-orbitaire classique alors que d'autres la possédaient. Bien qu'ils soient un peu plus anciens, les restes de la Sima de los Huesos de Atapuerca pourraient être rattachés à ce groupe car ils présentent quelques caractères pré-neandertaliens au niveau du crâne et de la mandibule.

  Nous avons enfin les néandertaliens, classiques, beaucoup plus spécialisés ( c'est-à-dire moins généralistes ou adaptables ), datant pratiquement tous de moins de 50.000 à 60.000 ans, comme le crâne de Gibraltar ( environ 50.000 ans ) qui présente un front fuyant, des rebords supra-orbitaires épais, des orbites très grandes, un chignon occipital et un visage en forme de museau, Monte Circeo ( Italie ) de 45.000 ans environ, Neander ( Allemagne ) de 50.000 ans environ, La Chapelle ou La Quina ( France ) de 50.000 ans environ etc.

  L'hypothèse régressive explique aussi le problème des "hybrides" sapiens-neandertal. Une telle "hybridation" ou mélange de traits sapiens-neandertal se retrouve n'importe où, comme par exemple sur les fossiles de Vogelherd, dans le sud-est de l'Allemagne, sur ceux de Mladec en Moravie ou sur ceux des Carpates en Roumanie, et qui sont les plus anciens représentants des Homo sapiens ( 30.000 à 36.000 ans ).On retrouve curieusement ce mélange de caractères parmi les néandertaliens les plus récents, comme sur les restes de Vindija en Croatie ( 28.000 ans ) et à Lapedo au Portugal ( 24.500 ans ). Ces indices d' "hybridation" morphologique amènent certains auteurs ( contrairement à la majorité ) à penser encore que l'homme de Neandertal est notre ancêtre. Parmi eux on trouve David W. Frayer, Milford H. Wolpoff, Erik Trinkaus ou Cidália Duarte.

  L'hypothèse régressive explique parfaitement cette incongruité : la présence de crânes hybrides ( avec des caractères néandertaliens et sapiens ) ne peut s'expliquer si on suppose que sapiens dérive de Neandertal, vu que les preuves ADN le contredisent, mais par contre cela s'explique si on suppose l'inverse : si nous admettons que tous les néandertaliens dérivent d'une forme moderne qui aurait existé il y a plus de 400.000 ans, les premières diversifications présenteraient une plus grande quantité de traits modernes que les dernières, ce qui correspond à ce qui est observé.

  Cela expliquerait aussi les manifestations culturelles classiques attribuées à Neandertal, comme les fameux enterrements rencontrés dans toute l'Europe, les soi-disant outils évolués à côté d'indices de cabanes et de foyers ( Grotte du Renne ou Saint-Césaire en France ), les lances de Kaprina ( Croatie ), la chasse organisée ( Syrie ), etc. : il s'agirait seulement des réminiscences logiques d'une culture supérieure héritée, en recul permanent.

  La seule population qui resterait intacte, sans mélanges ( en raison probablement de barrières de type culturel ) serait la population "sapiens" ou pré-sapiens originale, celle qui aboutirait directement à l'humanité moderne actuelle, et cela expliquerait pourquoi les généticiens n'ont pas trouvé de traces néandertaliennes dans nos gènes ( Sykes, 2001 ).

  Même en Afrique il existe des indices de ce recul : l' "homme de Rhodésie", trouvé à Broken Hill, Zambie, en 1921, datant de 200.000 ans ( comme son parent l' "homme de Saldanha", Afrique du Sud ) possédait un crâne au front incliné, fuyant, comme les néandertaliens européens, avec une grosse arcade ciliaire, plus accusée et l'arrière de son crâne était anguleux. Toutefois, les côtés verticaux du crâne étaient "modernes", sa capacité encéphalique était de 1300 cc et les os des extrémités étaient plus fins que ceux de Neandertal. De telles caractéristiques modernes font qu'encore aujourd'hui, de nombreux auteurs investis dans l'origine africaine de l'homme, considèrent - faute de candidats plus appropriés - qu'il s'agit de l'ancêtre de l'Homo sapiens actuel, ce qui serait corroboré par la découverte récente des restes des hommes modernes d'Idaltu ( Ethiopie ), lesquels, datant de quelques 160.000 ans, auraient donné lieu à l'homme actuel.

  Mais notre interprétation se situe exactement à l'opposé, car la relation entre l'homme de Rhodésie ou d'Idaltu avec ses ancêtres, l'H. ergaster ( éteint 800.000 ans plus tôt ) ou l'H. antecessor ( pas encore découvert en Afrique ) n'est pas du tout élucidée, pas plus que la relation avec ses successeurs, l'homme artiste d'Europe datant de 60.000 ans, dont l'art évolué n'a pas été retrouvé en Afrique. L'homme d'Idaltu montre plutôt :

  1. que quelque part dans le monde a existé un homme moderne datant de près de 200.000 ans, une ancienneté très proche de celle des origines de Neandertal ;
  2. qu'en conséquence, ce dernier doit être écarté en tant qu'ancêtre de l'homme moderne, comme le prouve la génétique ;
  3. qu'il existe de nombreuses populations, postérieures à l'homme d'Idaltu, plus primitives, qui par conséquent peuvent descendre de lui par simplification ou régression.

  Même les africains postérieurs appelés "pré-modernes", datant d'environ 130.000 à 120.000 ans, paraissent plus primitifs que l'homme d'Idaltu, comme les restes de Klasies River Mouth ( Afrique du Sud ), Ngaloba 18 ( Tanzanie ), Djebel Irhoud ( Maroc ) ou Omo-Kibish ( Ethiopie ). Comme on pouvait s'y attendre, plusieurs néandertaliens africains, même plus récents, comme ceux de Libye ( d'environ 45.000 ans ), suggèrent que le modèle était exactement le même que celui trouvé en Europe. Il s'agit aussi de la même régression que celle que nous avons observée précédemment avec les hommes modernes de Skhul et Qafzeh, lesquels débouchèrent apparemment sur les populations les plus primitives de Amud, Kebara ou Tabun ( dont une des mandibules possédait assurément un menton, peut-être comme une réminiscence héritée de ses ancêtres "sapiens" ).

  Que l'homme d'Idaltu soit ou non l'ancêtre des hommes de Skhul et Qafzeh, sa trace se perd à nouveau pour réapparaître plus tard, cette fois en Europe, et comme déjà un authentique homme de Cro-Magnon. Je suis absolument certain que pendant tout ce temps, la population originale se trouvait quelque part, mais.où ? Et surtout, depuis quand ?

 

La régression d'Homo heidelbergensis

  Aujourd'hui, tout le monde admet que l'homme robuste de Heidelberg, datant de 600.000 à 400.000 ans, est l'ancêtre de Neandertal, ce qui revient illico à admettre la régression de toute cette lignée évolutive. Parmi les premiers représentants d'Heidelberg, nous avons la fameuse et robuste mandibule de Mauer ( Allemagne ) qui a donné son nom à l'espèce, datant de plus de 500.000 ans, de même ancienneté que l'homme de Boxgrove, au sud de l'Angleterre, dont on possède un tibia "complètement humain" d'après ses découvreurs. Nous pourrions ajouter les restes de Tautavel ( France ) ou de Vértesszöllôs ( Hongrie ), datant de quelque 400.000 ans.

  Avec les théories apparues à la suite de la découverte des restes d'Atapuerca, prédomine l'idée qu'il existerait un ancêtre commun ( l'Homo antecessor ), datant d'environ 800.000 ans, qui aurait donné naissance à la lignée "sapiens" d'un côté, et à la lignée finale Heidelberg-Néandertal d'un autre côté. D'après les découvreurs d'H. antecessor, ce dernier présente quelques caractéristiques plus modernes que celles de ses successeurs ( mêlées à d'autres de type Heidelberg ou ergaster ), comme par exemple la réduction des dents, une mandibule plus gracile, une augmentation de la capacité crânienne, etc. On les a différenciés, principalement pour cette raison, d'H. heidelbergensis et on a créé une nouvelle espèce. Une des preuves que H. antecessor descendrait de formes plus avancées et que lui-même, et serait en régression vers Heidelberg-Néandertal, est apportée par le fait qu'il fabriquait des ustensiles pré-acheuléens ( Mode I ), plus primitifs que ceux de son prétendu ancêtre africain Homo ergaster. Nous pouvons alors établir l'ancienneté de cette lignée régressive aux environs d'un million d'années.

  Un exemple de ce même processus involutif en Afrique se retrouve avec les robustes mandibules de Ternifine en Algérie ( Atlanthropus ) datant de quelque 700.000 ans.

  Ainsi il apparaît de plus en plus clairement que la lignée Heidelberg-Néandertal a suivi un processus dégénératif qui a abouti, incontestablement, à son extinction. Il n'est pas question d'une extinction à cause des hommes de Cro-Magnon, ni d'une extinction due à une inadaptation au froid, comme on le suggère maintenant ( une incongruité absurde alors que l'on a toujours affirmé que Neandertal est apparu comme une adaptation au froid européen ). Son extinction est sûrement due à une spécialisation croissante et excessive. La robustesse et la forte constitution des premiers néandertaliens les mettent en relation avec quelques altérations pathologiques observables aujourd'hui, comme l'acromégalie par exemple, un désordre de type hormonal qui provoque une croissance anormale des mains, des pieds et des extrémités, une grosseur anormale des os, la dégénérescence du squelette, la décalcification, l'arthrose, l'arthrite, des fractures osseuses, l'accroissement des os du front et de la mâchoire, l'allongement de l'os nasal, des diastèmes dentaires, une peau épaisse, grossière et grasse, avec une tendance à l'assombrissement, des déformations de la cavité nasale, de la langue et des cordes vocales, etc., altérations que l'on observe fréquemment ou qui sont associées aux restes de Neandertal.

  Il ne faut pas écarter le fait que des altérations de ce type, ainsi que beaucoup d'autres de type génétique, parmi lesquelles prédomine l'inhibition ou l'inactivation de gènes, avec la régression correspondante ( et fréquente ) vers des caractères simiesques ( Morin et al., 1983 ; Ayala, 1994 ), aient pu affecter d'autres populations d'hominidés antérieurs, également en voie de régression et d'extinction. Tous ces caractères peuvent favoriser des adaptations et des spécialisations ponctuelles ou partielles qui finissent par mener la lignée évolutive vers une impasse. Il ne serait pas inutile de rappeler la fameuse évolution par atavisme ou dégénération génétique de William Bateson, qui fit tant parler d'elle en son temps, et dont le souvenir est malheureusement en train de se perdre, comme tant d'autres dans le domaine de l'évolution ( Bowler, 1985 ).

  Nombreux sont les auteurs qui ont remarqué cette régression. Ainsi par exemple, pour Ardrey ( 1990 ), Neandertal non seulement n'évolue plus physiquement et culturellement mais même il régresse. Pour Kurten ( 1993 ), le squelette de quelques néandertaloïdes datant de 200.000 ans environ parait totalement humain, alors que les os des néandertaliens postérieurs sont plus épais, ils sont disproportionnés ( bas sur pattes ), leur visage est pointu et leurs hanches très larges engendrent une posture cagneuse peu favorable d'un point de vue mécanique.

  Sa faiblesse face à un vigoureux homme de Cro-Magnon, son inadaptation aux diverses modifications de son environnement, etc, seraient des conséquences évidentes, parmi beaucoup d'autres, du "vieillissement racial" dont la lignée néandertalienne aurait souffert depuis des milliers d'années. Pour plus d'informations sur l'ancienne théorie de la "sénilité raciale" d'Alpheus Hyatt ver Bowler ( 1985 ) et Doménech ( 1999 ).

 

La régression d'Homo erectus

  Nous avons donc vu que notre éventuelle population moderne ancestrale pourrait être antérieure à Heidelberg et à H. antecessor, ayant ainsi une ancienneté d'environ un million d'années. Pouvons-nous remonter encore plus loin dans le temps ?

  Un candidat possible au rôle d'ancêtre de l'homme moderne semble être l'Homo erectus africain ou Homo ergaster ( il s'agit pour beaucoup de la même espèce ), dont le meilleur représentant est l' "adolescent de Turkana" ( KNM-WT 15000 ), datant de 1,6 millions d'années et dont on a trouvé un splendide squelette qui, à l'âge adulte, aurait atteint 1,80 à 1,90 mètre et avec une capacité crânienne proche de 1000 cc. Ian Tattersall ( 1997 ) déclara textuellement que ce squelette correspondait à une espèce "clairement comme la nôtre". Lorsqu'on ajoute l'industrie acheuléenne des bifaces ( Mode II ) qui apparaît un peu plus tard en Afrique, et à laquelle on l'associe, cela semble suffisant pour attribuer notre paternité à l'espèce et également au continent.

  Mais il existe plusieurs problèmes à cela. Le premier, c'est que de nombreux restes postérieurs à ergaster sont plus primitifs, comme par exemple OH12 d'Olduvai, datant de 700.000 ans et d'une capacité crânienne de 750 cc. Bien que les chercheurs d'Atapuerca estiment que l'ergaster africain a dû donner naissance à l'antecessor européen, ce qui est certain c'est que le premier s'est éteint en Afrique il y a un million d'années ( restes d'Eritrea ) et que le second n'a pas encore été trouvé sur ce continent. Il ne reste pas d'autre solution que d'admettre, par conséquent - tant que ce dernier n'est pas découvert - que la branche ergaster-erectus africaine fut une branche aussi stérile que la branche de Neandertal ou que celle des Homo erectus asiatiques que nous allons voir un peu plus bas.

  Le second problème, c'est que l'industrie Acheuléenne Mode II pourrait ne pas être propre à l'Afrique, comme on l'a affirmé jusqu'à présent, car les restes archéologiques d'Ubeidiya, dans l'est méditerranéen, possèdent pratiquement la même ancienneté que les restes africains, 1,4 millions d'années. De plus, certains auteurs attribuent une industrie de Mode Technique II ( bien que non acheuléenne ) à certains restes du sud de la Chine, datant de 800.000 ans.

  Le troisième problème, c'est que l'Homo ergaster africain pourrait ne pas être l'Homo de "type erectus" le plus ancien, car on a retrouvé des restes d'hominidés apparentés tant à Dmanisi, république caucasienne de Georgie, près de l'Europe, qu'en Chine et dans le sud-est asiatique. On attribue aux premiers une ancienneté de 1,8 millions d'années et les seconds pourraient être encore plus anciens ( 1,9 million d'années pour ceux de Longgupo, Chine ; 1,8 million d'années pour certains restes de Java et d'autres encore plus vieux ), ce qui remet en question la prétendue origine africaine de la lignée évolutive humaine. L'Homo georgicus présente quelques traits primitifs qui le rendent semblable à l'Homo habilis, avec un petit cerveau ( 600 cc ), un front étroit et de grandes canines, mais la présence d'autres traits similaires à ceux d'ergaster laisse entrevoir une certaine relation et complique l'origine africaine.

  D'autre part, plus personne ne doute maintenant du fait que les Homo erectus classiques d'Asie, aux parois crâniennes épaisses, à l'occipital saillant, aux crêtes sagittales et au grand torus supra-orbitaire, évoluèrent à peine, tant physiquement que culturellement ( on n'a pas encore trouvé d'industrie du Mode Technique II dans tout le sud-est asiatique ), pendant leurs deux millions d'existence ( Díez, 1994 ; Arsuaga, 2001 ). On est certain aussi qu'ils constituèrent une branche morte qui ne laissa pas de descendance ( tout au plus, l'H. floresiensis déjà cité ). Les représentants les plus connus sont les H. erectus de Java ( l'ancien Pitecanthropus erectus qui donna son nom à l'espèce ), datant de quelque 500.000 ans, ou l' "homme de Pékin" ( l'ancien Sinanthropus pekinensis ) datant de 300.000 à 600.000 ans. Parmi les premiers, bien sûr, et comme dans de nombreux gisements, est apparu un fémur moderne que certains attribuèrent à l'Homo sapiens.

  Mais, comme dans le cas de Neandertal et au centre de la dispute sur l' "origine multirégionale" de l'homme moderne, l'Homo erectus asiatique présente aussi de nombreux cas de fossiles "hybrides" avec des caractères modernes et primitifs. Si l'on ajoute les multiples migrations que les partisans de l' "origine africaine" doivent présenter pour expliquer leur théorie, les motifs sont suffisants pour les partisans de la théorie multirégionale ( comme Alan G. Thorne ou Mildford H. Wolpoff ). Dennis Etler de l'Université de Californie et Li Tianyuan de l'Institut chinois de Hubei sont également des partisans de la théorie multirégionale et ils ont des raisons pour cela : les crânes qu'ils ont trouvés dans le gisement chinois de Yunxian, datant de quelques 350.000 ans, appartenaient à des individus qui paraissaient avoir « un visage moderne incrusté dans un crâne d'H. erectus ». A nouveau, l'explication est simple dans la perspective régressive : comme dans le cas de Neandertal, la séparation des différentes populations à partir d'une population originale plus moderne aurait donné lieu à différents mélanges de caractères modernes et primitifs, d'autant plus accusés que ces populations auraient été plus éloignées du moment de la séparation. De cette façon, et si la tendance régressive est universelle, il n'est pas étonnant que dans l'amalgame des caractères trouvés dans ces populations asiatiques, on trouve aussi ( et à la grande surprise des découvreurs ) des traits néandertaloïdes.

  On trouvera certainement le même schéma régressif ( quand on aura plus de données ) chez les "erectus" européens qui suivirent les populations d'Ubeidiya, datant de 1,4 million d'années, population suffisamment avancée pour fabriquer de l'industrie acheuléenne. Entre-temps, les populations d'Atapuerca, datant de 800.000 ans avaient déjà perdu cette capacité. Il reste à vérifier où placer les restes sommaires d'Orce ( Grenade ), datant de 1,4 à 1,6 million d'années ( Agusti et al., 1987 ) ; idem pour les restes de Tchécoslovaquie, datant de 1 million d'années, ou les restes de Ceprano et Monte Puggiolo ( Italie ), datant de 800.000 ans ( assimilés à H. antecessor d'après Arsuaga, 2001 ).

  N'importe quel archéologue connaît les nombreuses preuves de régression sociale de ce genre d'hominidés car on a trouvé une multitude de gisements et de preuves qui démontrent des comportements de charognards, du cannibalisme et de l'anthropophagie, plus que les héroïques et mythiques coutumes de chasse, de maîtrise du feu, d'organisation, etc. que l'on a l'habitude de leur attribuer ( Díez, 1994 ). Aucun représentant du "type erectus" n'a montré de signes d'évolution. Quelques-unes de ces formes ne perdurent qu'en tant que chaînon car, une fois écarté l'homme de Neandertal, il n'y a plus beaucoup de candidats. Le cas de l'H. erectus asiatique a déjà été tranché et nous allons assister peu à peu à l'élimination de toutes les autres variantes du type erectus.

 

La régression d'Homo habilis

  En attendant, nous devons étudier des époques encore plus anciennes et nous trouver face à la régression la plus manifeste et en même temps la plus controversée de l'histoire paléoanthropologique : celle de l'Homo habilis africain, celui que l'on a baptisé premier Homo, l'inventeur présumé des premiers outils ( haches et outils taillés de l'oldowayen ou de Mode I ) et l'ancêtre présumé de l'Homo ergaster, c'est-à-dire le grand-père de l'homme moderne. Cette explication simpliste de l'évolution humaine convenait très bien pour les musées et les brochures à usage pédagogique, mais à nouveau elle a pris l'eau de toutes parts.

  Pour commencer, les premiers outils ont une ancienneté de 2,5 millions d'années environ, alors que les premiers H. habilis "classiques" découverts par Louis Leakey et d'autres, comme OH7, OH16, OH24, etc., dépassent à peine les 2 millions d'années, ce qui en fait pratiquement des contemporains d'Homo ergaster. Il n'existe pas d'ossements associés aux premiers outils cités. Deuxièmement, un des exemplaires découvert au Kenya par Richard Leakey, le fameux crâne KNM-ER 1470, daté de 1,9 millions d'années, était totalement différent de l'Homo habilis classique ; si bien qu'il a fallu lui donner un nom distinct, Homo rudolfensis. Le nouveau problème c'est qu'en plus d'être beaucoup plus évolué que H. habilis, il est aussi ancien que lui, ou comme nous le verrons, encore plus vieux. Il suffit d'observer la forme du crâne, son bord postérieur arrondi, sa protubérance supra orbitaire minime ou sa capacité crânienne de 750 cc, pour se rendre compte qu'il possède des caractéristiques beaucoup plus avancées que n'importe quel H. habilis postérieur. Si nous excluons sa capacité crânienne inférieure, sa configuration générale est même plus avancée que celle de n'importe quelle espèce de "type erectus".

  Comme il fallait s'y attendre d'après ce qui a été observé chez d'autres congénères en phase terminale, l'inaptitude à la chasse montrée par l'H. habilis a permis d'établir qu'il s'agissait aussi d'une espèce qui se nourrissait de charognes ( Alcazar et al., 1986b ; Blumenschine et al., 1992 ). Sa régression est un fait parfaitement démontré et ainsi, presque aucune phylogénie actuelle ne le place plus dans notre lignée évolutive.

  Voilà ce qui concerne l'Homo habilis africain. Mais, arrivés à ce point, nous devons retourner aux portes de l'Europe, en Georgie, car, comme nous l'avons déjà dit, plusieurs caractéristiques "simiesques" de l'Homo georgicus le rapprochent plus de l'Homo habilis africain que de l'H. ergaster ou l'H. erectus. Il s'agit surtout de son petit cerveau, de quelques 600 cc ( le crâne le plus petit ) à 760 cc ( le plus grand ), un volume inférieur à celui de l'H. ergaster ( sa technologie était très simple, Mode I ). En prenant en compte le fait que certains auteurs ( Gore, 2002 ) ne croient pas qu'avec un si petit cerveau il ait été capable d'émigrer d'Afrique à une époque si précoce, il ne reste pas d'autre solution que d'en déduire qu'il venait d'Eurasie. Quelques mandibules de grande taille, trouvées avec les autres restes, indiqueraient qu'H. georgicus serait plutôt le point final d'une lignée d'hominidés européens inconnue. Peut-être celle-là même, ou l'une de ses dérivées, qui une fois passée en Afrique ( et transformée là-bas en H. rudolfensis ) aurait donné naissance à l'H. habilis classique.

  Nous pourrions en dire de même des restes asiatiques les plus anciens, englobés primitivement au "type erectus", et auxquels de nombreux auteurs ont attribué un lien avec les H. habilis africains. Dans les niveaux Djetis de la formation Putjangan de Java, on a retrouvé quelques fossiles ( Pithecanthropus IV ou Sangiran II, Meganthropus, etc. ) datant de 2 millions d'années environ, associés à H. habilis ( Alcazar et al., 1986b ; Simons, 1977 ). Von Koenigswald, qui évalua déjà ses grandes canines et son diastème ( ou espace qui sépare la canine supérieure de l'incisive ) typique propre aux anthropoïdes, le sépara aussi de l'Homo erectus classique, l'appelant Homo modjokertensis, et le plaça à une période très ancienne de la lignée évolutive humaine. Les dents chinoises de Longgupo, datant de 1,8 million d'années présentent aussi une certaine ressemblance avec les restes de Djetis.

  Finalement, une découverte récente a jeté une nouvelle lumière sur KNM-ER 1470, toujours énigmatique. Ce crâne avait été au départ daté de 3 millions d'années ( ! ), ce qui donna lieu à une décennie de discussions qui déboucha sur une nouvelle datation plus conforme aux canons établis ( actuellement 1,9 million d'années ). C'est évident : le 1470 ne rentrait pas dans les théories en vigueur. Mais une nouvelle découverte récente pourrait donner un tour surprenant à l'histoire, car le Kenyanthropus platyops, trouvé en 2001 au Kenya par Meave Leakey, ressemble à un australopithèque, bien qu'avec certains traits modernes, comme des pommettes hautes, un visage entier et étonnamment plat et des molaires avec de petites couronnes, cela le rattache à Homo rudolfensis. Son âge ? 3,5 millions d'années ! Et se pose alors la question évidente : faudrait-il revoir la datation originale de KNM-ER 1470 ? Pour le moment, Leakey a proposé que les deux espèces soient fusionnées et soient appelées Kenyanthropus ( "son" espèce évidemment ). A mon avis, de telles suggestions équivalent à proposer de rétrocéder l'ancienneté de Homo à 3,5 millions d'années.

  Souvenons-nous que nous avons une preuve mystérieuse de la présence de l'homme dans des temps aussi anciens que 3,6 millions d'années : les empreintes "humaines" de Laetoli, en Tanzanie, imprimées sur des cendres volcaniques fossilisées. Nombreux sont les auteurs qui n'ont jamais relié ces traces avec le seul hominidé connu à ce moment-là, l'Australopithecus afarensis, en les considérant comme trop modernes ( Alcazar et al., 1986a ). Nous avons ainsi divers indices qui indiquent l'existence d'une éventuelle population avancée, très proche de 4 millions d'années.

  En tout cas, nous avons un nouveau "chaînon" qu'il faut mettre dans le tiroir des branches mortes : l'Homo habilis, l'ancien candidat qui, une fois passé son moment de gloire, doit suivre les traces de Neandertal et d'erectus. Ainsi, tous les chaînons que nous avions trouvés sont en train de se perdre à nouveau.

 

Régression des gorilles bipèdes

  Nous avons aussi assisté à l'exclusion évolutive de presque tous les australopithèques, en soulignant la surprenante régression des Australopithecus appelés "robustes" ( appelés aujourd'hui Paranthropus ), depuis le P. aethiopicus jusqu'au P. robustus, en passant par le P. boisei. La découverte du P. aethiopicus ( exemplaire KNM-WT 17000 ) en 1986, interrompait, avec ses 2,5 millions d'années et sa grande robustesse, " la continuité de la progression" de ces hominidés, proposée par Johanson et White, de l'université de Californie ( Alcazar et al., 1986a ). Rien de neuf. Mais la nouveauté, dans ce cas, c'est que la nouvelle régression découverte "en flagrant délit", pourrait bien avoir débouché sur le gorille actuel.

  Il suffit d'observer la crête osseuse, commune à tous les paranthropes pour comprendre cette relation. Gribbin et al. ( 1992 ), pensent qu'«il est possible que ces deux lignées - se référant à A. robustus et à A. africanus - aient survécu et aient évolué jusqu'à se transformer en gorilles et en chimpanzés modernes ». Le découvreur de P. robustus lui-même fut très étonné lorsqu'il observa que, bien qu'étant plus récent qu'A. africanus de presque un million d'années ( son ancêtre présumé à l'époque ), ses traits étaient plus primitifs, ses mandibules et ses molaires ressemblaient moins à celles de l'homme moderne qu'à celles d'A. africanus et qu'il présentait de plus une grande crête sur la tête, « similaire à celle des gorilles, dont le rôle est d'affermir les muscles nécessaires à la mastication ».

  Les recherches les plus récentes sont claires et concluantes, car puisqu'on ne trouve toujours pas de fossiles anciens de gorilles ou de chimpanzés, cela révèle une origine récente. D'après David R. Begun, « il existe de nombreux gisements paléontologiques en Afrique datant de 14 à 7 millions d'années qui ont produit d'abondants restes d'animaux vivant dans un habitat forestier : aucun ne contenait de fossiles de grands anthropomorphes » ( Begun, 2003 ).

 

Régression des chimpanzés bipèdes

  De la même manière, le chimpanzé subit la régression, de plus en plus logique et évidente, de n'importe lequel des "chimpanzés bipèdes", comme le groupe des Ardipithecus ou le groupe des Australopithecus appelés "graciles". Le premier, représenté par Ardipithecus ramidus est daté de 4,4 à 5,8 millions d'années alors que les australopithèques sont datés de 2,5 à 4,25 millions d'années. Et ils ne sont pas les seuls : nous pouvons inclure dans le premier groupe l'autre découverte récente du Tchad, Sahelanthropus tchadensis ( "Toumaï" ), dont l'âge pourrait atteindre jusqu'à 7 millions d'années, qui présente également quelques caractéristiques humaines ( petites canines et foramen magnum centré ) et d'autres de chimpanzé ( petit cerveau, visage projeté vers l'avant, partie postérieure du crâne orientée vers l'arrière, muscles occipitaux très développés ) ( Wong, 2003 ).

  Le fait de reporter sans cesse la séparation humains-chimpanzés ( jusqu'à 8 millions d'années au moins ) ne fait qu'aggraver le problème : si nous avons de plus en plus de temps pour que des fossiles de chimpanzés ou de gorilles aient pu s'accumuler, pourquoi ne les retrouve-t-on pas une bonne fois pour toutes ? La réponse semble évidente : parce que leur origine est beaucoup plus récente que ce que l'on croit.

  Il n'est donc pas étrange que presque tous les australopithèques aient été placés sur la lignée évolutive qui conduit à l'homme. pour ensuite, invariablement, en être éliminés à nouveau.

  Les dernières découvertes sont encore plus confondantes, car les restes de la formation géologique de Lukeino ( Tugen Hills, Kenya ) datant de 6 millions d'années, suggèrent que nous devons écarter tous les australopithèques de notre lignée évolutive. Martin Pickford et Brigitte Senut pensent que ces restes appartiennent à un hominidé qu'ils ont baptisé Orrorin tugenensis ( que nous pouvons, par son ancienneté, inclure dans le "groupe Ardipithecus" ), et qu'ils situent parmi l'ascendance humaine, car, bien qu'il présente des canines primitives, il possède d'autres caractéristiques similaires aux nôtres : bipédie, petites molaires et émail épais, contrairement à l'Ardipithecus ramidus qui présente un émail fin comme les gorilles et les chimpanzés ( avec lesquels il serait apparenté ). Les australopithèques ont un émail épais mais ils possèdent de grandes molaires et ne seraient donc pas nos ancêtres mais plutôt une branche séparée depuis plus de 6 millions d'années ( Arsuaga, 2001 ).

  Il est curieux que certains auteurs ( la plupart ), critiques de la version de Pickford et Senut, aient recours à certaines inversions évolutives ( la taille des molaires ou l'épaisseur de l'émail par exemple ) pour pouvoir attribuer notre ascendance aux australopithèques, alors même que l'inversion semble être un sujet tabou chez les évolutionnistes. Bien que certains auteurs, comme Arsuaga ( 2001 ), pensent qu'il est « impensable qu'il n'y ait aucun ancêtre australopithèque dans notre lignée évolutive », il est certain que les idées de Pickford et Senut coïncident avec celles déjà exprimées en 1946 par Franz Weidenreich et qui suggèrent que les australopithèques dérivaient de groupes "humains" plus avancés, très anciens et de grande taille, idée que nous rejoignons d'après certains indices ( Gigantopithecus, Meganthropus, heidelbergensis et Cro-Magnon lui-même ).

  Et, comme nous l'avons vérifié dans le livre déjà cité d'Arsuaga, Weidenreich n'était pas tout seul, car Carleton S. Coon dans les années 60, et John T. Robinson, en 1972, défendaient les idées de Weidenreich. Le deuxième proposait le Gigantopithecus asiatique comme ancêtre de l'homme, lequel aurait donné naissance d'un côté au gigantopithèque du Pléistocène en Chine et aux hominidés africains d'un autre côté. Il pensait que son gigantisme aurait intimidé les prédateurs, ce qui aurait favorisé la réduction de ses canines.

  Il semble donc que les jours des australopithèques, quelle que soit leur version ( anamensis, afarensis, africanus, garhi, etc. ), dans la lignée évolutive humaine, soient comptés. Entre le groupe des australopithèques et le groupe des ardipithèques, nous avons tendance à penser que le chimpanzé dérive plutôt du premier, vu que les dernières études indiquent une distance moléculaire minime entre l'homme et le chimpanzé ( environ 99% de gènes identiques ), ce qui suggère une séparation très récente.

 

Les hominidés du miocène

  Nous savons donc qu'il faut rechercher l'origine des hominidés au cours du miocène. Or, en tenant compte du fait qu'en Afrique il y a un manque de fossiles de quelque 7 millions d'années, entre les premiers anthropomorphes connus de ce continent ( Proconsul, Afropithecus, Kenyapithecus, Morotopithecus, etc. ), datant d'au moins 14 millions d'années, et les premiers hominidés connus actuellement, d'environ 6 à 7 millions d'années ( Ardipithecus, Orrorin, Sahelanthropus ), il semblerait qu'il faille chercher l'ancêtre de ces derniers en Eurasie, où il existait déjà un multitude d'anthropoïdes.

  Certains d'entre eux, à l'occasion, ont été placés sur notre lignée évolutive, comme Gigantopithecus ou Sivapithecus. Elwyn L. Simons constata par exemple en 1977 des liens entre Ramapithecus ( assimilé aujourd'hui au genre Sivapithecus et considéré comme l'ancêtre des orangs-outans ) et certains Homo habilis, parmi lesquels nous pouvons inclure Sangiran II de Java ( pour certains un H. erectus primitif ). Il basait la ressemblance sur la taille des canines, plus grandes que chez Australopithecus et il concluait dans son article que le plus raisonnable était d'envisager qu'une espèce du miocène, semblable à Ramapithecus, était l'ancêtre d'Australopi

Publié dans Histoire de l'Homme

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