L’Ayahuasca, le serpent et moi

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[Retranscription du film d’Armand Bernardi – Artline Films 2003]

 

 

Un grand serpent qui porte les mémoires de la vie, une liane qui guérit et prend parfois l’apparence d’une grande dame.

 

Un breuvage millénaire

Depuis des millénaires, les guérisseurs indiens d’Amazonie utilisent la plante Ayahuasca pour soigner le malade en le plongeant dans des états modifiés de conscience. L’Ayahuasca est considérée en Europe comme un stupéfiant. Pourtant, des milliers d’occidentaux, qui n’ont rien de toxicomanes, viennent l’expérimenter au Pérou pour soigner des problèmes physiques ou psychologiques ou bien pour une meilleure connaissance d’eux-mêmes.

L’un de ces voyageurs s’est laissé filmé pendant son parcours, il s’appelle Flavien. Il est étudiant en botanique. Destination la petite ville de Tarapoto, en haute Amazonie, à 800 Km de Lima. Flavien est actuellement en psychothérapie. Il souffre d’une névrose relationnelle, ses rapports avec les autres sont douloureux. S’engager à se laisser filmer alors qu’il ne supporte pas la vie en groupe est pour lui un défi car l’ayahuasca s’accompagne d’une courageuse quête de soi-même et il ne sait pas encore à quel point la plante va exiger son engagement total

L’Ayahuasca, le serpent et moi

[Retranscription du film d’Armand Bernardi – Artline Films 2003]

Un grand serpent qui porte les mémoires de la vie, une liane qui guérit et prend parfois l’apparence d’une grande dame.

Un breuvage millénaire

Depuis des millénaires, les guérisseurs indiens d’Amazonie utilisent la plante Ayahuasca pour soigner le malade en le plongeant dans des états modifiés de conscience. L’Ayahuasca est considérée en Europe comme un stupéfiant. Pourtant, des milliers d’occidentaux, qui n’ont rien de toxicomanes, viennent l’expérimenter au Pérou pour soigner des problèmes physiques ou psychologiques ou bien pour une meilleure connaissance d’eux-mêmes.

L’un de ces voyageurs s’est laissé filmé pendant son parcours, il s’appelle Flavien. Il est étudiant en botanique. Destination la petite ville de Tarapoto, en haute Amazonie, à 800 Km de Lima. Flavien est actuellement en psychothérapie. Il souffre d’une névrose relationnelle, ses rapports avec les autres sont douloureux. S’engager à se laisser filmer alors qu’il ne supporte pas la vie en groupe est pour lui un défi car l’ayahuasca s’accompagne d’une courageuse quête de soi-même et il ne sait pas encore à quel point la plante va exiger son engagement total.

Le centre Takiwasi

Flavien sait que ce breuvage peut s’avérer dangereux s’il n’est pas manié par un guérisseur qui maîtrise les états modifiés de conscience. C’est pourquoi il commence par se rendre quelques jours au centre Takiwasi, passage obligé de nombreux étrangers, garantie de sécurité physique et psychologique. Le lieu est un centre de désintoxication pour toxicomanes qui fonctionne depuis 12 ans. C’est une clinique unique en son genre où les patients effectuent un séjour de 9 mois et qui accueillent un millier de participants par an. Les soins y sont gratuits pour les toxicomanes indigents. Vivent ensemble des péruviens, des sud-américains et aussi quelques européens.

Ici, les plantes médicinales sont plantées sur place. Les salariés, gestionnaires, ingénieurs agronomes et psychologues, pratiquent des séances d’Ayahuasca régulièrement. Les médecins, comme Rosa Giove, maîtrisent les médecines indigènes et travaillent avec des guérisseurs indiens comme Luis Culquiton. Ici, on soigne les malades en modifiant de façon transitoire leur état de conscience. Autant de techniques indiennes qui demeurent un mystère pour nos scientifiques. Difficile de comprendre en quelques jours ces méthodes qui semblent irrationnelles. Pourtant, le patron de cette clinique très spéciale est un authentique docteur en médecine, bardé de diplômes, qui voyage dans le monde entier.

Jacques Mabit [docteur en médecine et pathologie tropicale, expert en médecines traditionnelles et toxicomanies]: Curieusement, le centre Takiwasi qui est une réalité physique, matérielle et raisonnable si je puis dire, naît d’une information qui est irrationnelle puisque ça s’est passé en fait à travers une session d’ayahuasca. Avec une vision dans laquelle je voyais des personnages qui formaient une sorte de jury et qui m’ont dit « nous sommes les esprits gardiens de la forêt » ce qui n’appartient pas spécifiquement à ma culture. C’était très étonnant pour moi. Ils m’ont demandé ce que je voulais, qu’est-ce que je souhaitais, pourquoi j’étais là devant eux. J’étais debout devant eux, c’était très impressionnant comme vision et c’était une sensation d’un vécu tout à fait réel. Alors je leur ai dit que je souhaitais apprendre cette médecine et donc ils se sont consultés et celui qui était au centre m’a dit « et bien d’accord, tu es autorisé à pénétrer sur ce territoire mais voilà par quoi ça va passer, ce que tu vas devoir faire… » Et là je me suis vu moi-même, traiter des toxicomanes.

Il y a 20 ans, Jacques Mabit se fait accepter par les indiens Yaguas, héritiers des guerriers de la forêt. Il constate que la toxicomanie n’existait pas chez les indiens avant leur contact avec le monde occidental et que leurs plantes, considérées comme sacrées, sont justement celles dont sont issues les drogues. Selon les guérisseurs, un toxicomane tente de renouer avec les rites ancestraux perdus dans notre société. Pour combler ce vide, il utilise la drogue. Mais cette tentative, sauvage et sans guide conduit à la destruction. Ainsi, la démarche toxicomane serait une initiation inversée que le guérisseur remplace par une initiation authentique grâce au rituel de la plante Ayahuasca. Chez les Yaguas, Jacques Mabit se forme pendant plusieurs années auprès de maîtres guérisseurs qui sont devenus des consultants du centre Takiwasi.

Jacques Mabit : et au bout de 3 ans j’ai de nouveau eu une vision. C’est une femme qui est apparue et qui m’a dit « il faut commencer à travailler avec des toxicomanes ». Alors j’ai essayé de négocier, elle m’a dit « quand un enfant va naître, il a un temps de gestation pour se préparer et après il faut naître »

Rafel [un toxicomane]: je suis resté environ 30-35 minutes sous la terre et le rituel consiste pour moi à rendre ce que je ne veux plus à la terre et je vais lui demander qu’elle me donne ce qui est bon pour moi…

Rafel vient de pratiquer son dernier rituel, celui de la terre. Sa désintoxication est terminée.

Rafel : j’ai 21 ans, ça va être mon dernier jour au Pérou. Là je vais prendre l’avion. J’ai passé 12 mois à Takiwasi, je sors de traitement. Je suis rentré pour toxicomanie. Mon problème principal c’était l’herbe et le haschich, l’alcool aussi, enfin j’ai un peu touché à tout.

Préparation du breuvage

Un indien « ça c’est l’Ayahuasca du ciel, c’est une Ayahuasca qui te met en contact avec l’univers, c’est pour ça qu’on l’appelle ciel. »

La liane ne constitue pas à elle seule le breuvage visionnaire Ayahuasca. L’autre ingrédient est la feuille de l’arbuste Chacruna.

Jacques Mabit : en quelque sorte, l’Ayahuasca donne l’information et la Chacruna éclaire cette information, permet de la voir et de la capter. L’Ayahuasca c’est le livre, la Chacruna c’est la langue qui permet de lire le livre. La Chacruna joue toujours un rôle secondaire, elle peut d’ailleurs être remplacée par d’autres plantes. L’Ayahuasca, elle, ne peut pas être remplacée par d’autres plantes.

Le breuvage préparé ce jour là et par ce guérisseur va profondément modifier la vie de Flavien. Mais ça, il ne le sait pas encore. On n’a pas accès à la session d’Ayahuasca sans passer par l’opération préalable de la purge. Le but est surprenant de simplicité : éliminer les déchets toxiques accumulés dans le corps du toxicomane grâce à des plantes purgatives.

Jacques Mabit : des plantes qui provoquent une évacuation par la bouche, par l’anus, diarrhée, vomissements, sueurs, on utilise le sauna, toutes sortes de techniques d’évacuation, d’élimination qui permettent de réduire drastiquement l’état de manque des sujets toxicomanes dès le départ.

Cet acte simple, souvent répété et très physique a pour objectif de rejeter plus que le poison de la drogue elle-même.

Rafel : à chaque fois que je vomissais, j’avais une image comme ça qui venait. D’abord c’était l’appart d’un ami où on se défonçait beaucoup, c’était ambiance squat… A chaque fois que je vomissais, je voyais dans mon seau, je voyais l’image qui « sortait »

Flavien lui aussi doit commencer par avaler la plante Ayar Panga. Amère… et boire ensuite 3 litres d’eau. Il va tenter de rendre son mal. Et s’il ne sait pas encore quel est ce mal et d’où il provient, l’Ayahuasca se chargera de le lui montrer plus tard.

La diète préliminaire

Pas d’accès non plus à une session d’Ayahuasca sans l’autre opération préalable qu’est la diète. Chaque patient fait une longue marche pour s’isoler. Il restera seul en forêt durant 8 jours avec un régime alimentaire sévère sans viande ni sucre et surtout avec la suppression totale du sel. Après 5 jours, Luis Culquiton rend visite à chacun des patients en leur apportant du jus de tabac qui a pour effet d’amplifier fortement les rêves.

Flavien : ça fait 5 jours que je jeûne. Ca cogite beaucoup, je revois des périodes du passé. Je suis très fatigué. Je dors pas beaucoup. C’est du sport pour faire ces 20 mètres que j’ai à faire là, pour aller à la rivière.

Jacques Mabit: cette suppression des sels est importante, le sel jouant là un rôle de protecteur vis-à-vis du monde extérieur. Les guérisseurs, les gens d’ici de la forêt ont coutume de dire que les animaux sauvages ne prennent pas de sel et ils sont en contact direct avec la nature, ils sentent la nature, ils sont dans la nature.

Flavien : on sent les odeurs de très loin, on entend très bien et on sent tout, tout ce qui se passe autour…

Rafel : je me souviens qu’une fois j’ai senti du parfum mais fort et quand Guillermo est monté le soir me donner ma plante je lui ai demandé si du monde était venu aujourd’hui. Il m’a répondu « oui oui, ma cousine est venue ». Mais bon, la cousine elle est passée mais vraiment 75 m plus bas donc… mais moi je l’ai sentie.

Jacques Mabit: dans cet isolement, on va procéder en quelque sorte à une régression à l’état de nature, temporaire et transitoire qui nécessite aussi un rituel comme toute régression. Car la régression est en général un phénomène interdit. On n’a pas le droit de régresser en tant qu’être humain car l’homme doit croître, doit progresser et doit s’éloigner de la mère, de la terre mère de ses origines pour se fondre avec le ciel, passer de la terre au ciel en quelque sorte.

Première séance d’Ayahuasca

21 h, la maloca, construction traditionnelle indienne est consacrée par des fumigations. L’effet de la diète se lit sur le visage de tous. Comme les patients, Flavien s’est auparavant baigné dans des plantes macérées. La feuille de tabac, utilisée sous forme rituelle, est également une plante sacrée. Sa fumée va renforcer l’effet du breuvage. Le goût est âcre, nauséabond. Plus on l’ingurgite, plus il semble amer. La maloca va être plongée dans l’obscurité car sous l’effet du breuvage la vue va devenir hypersensible. Maintenant, tous les sens sont exacerbés, on voit dans l’obscurité. L’ouïe devient hyper réceptive mais les sons proches deviennent insupportables. Avec l’expérience, on peut maîtriser cette extension des sens, par exemple sélectionner un son et occulter totalement un autre.

Le sens des visions

Flavien : c’est assez difficile d’en parler parce que ça ressemble à rien de ce qu’on peut connaître et en parler, c’est en sortir…

Les visions n’ont de sens que pour le participant lui-même, Flavien ne peut livrer qu’un aperçu.

Flavien : elle prend racine dans le corps, elle s’intègre comme une plante peut le faire dans la terre et une fois qu’elle a bien pris racine à l’intérieur du corps, on peut dialoguer tous les deux ensemble. J’avais l’impression de feuilleter une sorte de livre avec des images. Dès qu’il y a eu une compréhension qui s’est faite, y a un animal qui est là et qui fait une grimace et qui fait une pirouette qui fait quelque chose de surprenant et c’est très drôle et en même temps, j’ai remarqué ça m’empêche de rentrer dans le drame. Parce que c’est vrai que l’Ayahuasca vous fait voir des facettes du monde auxquelles on n’est pas habitué.

Au Pérou, les peintures et les sculptures inspirées de ces visions sont nombreuses. La plante agit en particulier sur le cerveau droit, majoritairement consacré aux fonctions non rationnelles, très développé dans les sociétés indigènes. Quel rôle jouent ces visions dans le processus de guérison ? Les scientifiques se bornent à constater que le breuvage augmente considérablement le taux de sérotonine circulant dans le cerveau et qualifient simplement ces effets d’hallucinations incohérentes.

Jacques Mabit : il s’agit plutôt de matériel visionnaire, ce sont des mises en évidence à travers le voir, à travers le regard. A partir du moment où on voit, y a déjà une prise de conscience.

Rafel : c’est les visions qui font du bien. Un psy peut m’expliquer que ma mère m’a manqué dans ma vie donc… Je le sais mais ça me fait rien. Pendant les sessions d’Ayahuasca y a vraiment des sentiments qui sont remués, y a vraiment des prises de conscience.

Notre corps conserverait à un niveau cellulaire ou même nucléaire les mémoires de notre vécu accumulées sous la forme d’engrammations profondes. Les maladies seraient alors l’émergence d’un problème non réglé dans ces mémoires dont l’usage codifié de l’Ayahuasca permettrait l’affleurement à notre conscience.

Jacques Mabit : le travail avec l’Ayahuasca va permettre en quelque sorte de déchiffrer toutes les engrammations, toutes les informations accumulées dans l’organisme – quand je dis l’organisme, c’est au sens très large, ça inclut le corps qui est un corps physique, qui est un corps, en même temps, de mémoire.

Avec les médecins et les psychologues, les patients mettent en forme ce matériel visionnaire émergeant après chaque séance de Ayahuasca. « C’est un enfant comme les autres le minotaure, il n’a rien fait pour mériter ce châtiment de n’être ni humain ni animal ». Un minotaure, un géant d’argile, des sirènes… Mystérieusement, certaines des visions rapportées par des patients pourtant sans instruction évoquent des grands mythes de l’humanité. Des masques, représentant leur part d’ombre, sont un jour rituellement brûlés. Au cours de ces rituels, chacun s’engage verbalement vis-à-vis des autres et surtout de lui-même.

Rafel : le travail de fond d’un toxicomane, c’est un travail sur la volonté et la parole. La seule chose qui nous différencie des animaux vraiment c’est la parole, le fait de pouvoir parler. Si j’ai pas de parole, si ça vaut pas ben je suis pas un être humain.

Négation de l’être humain, c’est quelque chose que connaissait bien cet ancien narcotrafiquant devenu thérapeute à Takiwasi. Peut on libérer son corps de toutes ces mémoires négatives lorsqu’on a baigné dans le crime ? « C’est là que resurgissaient les morts causés par la drogue, les braquages, les braquages des acheteurs de drogue. La mort des colombiens qui travaillaient pour les trafiquants. Pour prouver que le travail avait été fait, on devait montrer leur tête coupée. On la montrait au patron, au boss. Moi j’ai vendu de la drogue, j’ai fabriqué de la drogue. Nous sommes directement responsables de beaucoup de morts. L’Ayahuasca m’a montré ce que j’ai fait mais pas en m’accusant, plutôt dans un esprit de réconciliation. »

Jacques Mabit : la vérité libère. Quand on voit des choses sur soi-même, si elles sont extrêmement désagréables et bien… ça fait du bien.

Le grand serpent guérisseur

Dans la bouche du maître de cérémonie, le chant est un outil chirurgical qui force le voyage vers l’intérieur de soi. Certains chants évoquent le sifflement d’un serpent qui susurre à l’oreille des secrets. Vincent Santuc [directeur de l’Institut de Philosophie de Lima], père jésuite expérimente l’Ayahuasca et ce serpent depuis une dizaine d’années. « Le serpent là est représentant de quoi ? Il est le représentant sans doute de l’intelligence, d’une intelligence trompeuse, menteuse qui va induire chez Adam et Eve l’idée que dieu s’est réservé quelque chose. Et, à partir de ce moment là, ils veulent connaître. Le serpent leur a dit qu’ils pouvaient tout connaître, c'est-à-dire coïncider avec l’acte de leur propre existence. Et c’est impossible, ce sont des créatures. Donc il s’agit de renoncer à prétendre tout connaître. Il manque toujours quelque chose au niveau du connaître. Au niveau de la confiance, de l’amour, là non, on a tout quand on vit dans la confiance et dans l’amour, il nous manque rien. »

Après plusieurs cérémonies, Flavien, comme chaque participant, voit apparaître cette présence extraordinaire qui dure des heures.

Flavien : le serpent, il est là depuis…. Il a été présent toutes les sessions mais sous différentes formes, c’est jamais le même. J’ai pas du tout senti de méfiance vis-à-vis du serpent, ni d’agressivité.

Et un jour, arrive une séance très attendue où le serpent ouvre sa gueule et avale le patient.

Jacques Mabit : et après ça en général, c’est toujours considéré par les guérisseurs amazoniens comme un signe d’initiation. C’est-à-dire qu’on est accepté par l’énergie d’Ayahuasca.

Rafel : le fait d’être avalé par la vie je pense que c’est quand même un peu le but d’un traitement de réhabilitation…

Cet avalement par le serpent coïnciderait donc avec le début de la guérison. Flavien n’y est pas encore, au contraire…

Flavien : le serpent apparaît différemment dans les sessions et je peux monter dessus…

Jacques Mabit : cette démarche là n’a pas de sens. C’est pour ça qu’on ne peut pratiquement pas faire ce genre de démarches, d’approche de guérison sans passer par le fait de laisser, de se laisser aller, de se relâcher, de se laisser saisir…

Flavien ne parvient donc pas à se relâcher. Sa quête continue en direction de Pucallpa, 400 Km plus loin à l’intérieur de l’Amazonie, à la recherche d’un autre guérisseur, un indien. Car après plusieurs séances à Takiwasi, Flavien n’a toujours pas compris sa souffrance. Il n’a pas entendu cette voix dont tout le monde parle, une sorte d’intelligence qui enseigne.

Rafel : j’ai eu une vision où je voyais qu’à l’intérieur de ma cage thoracique, y avait une grotte et à l’intérieur de cette grotte y avait une femme qui savait ce qui était bon pour moi. C’était pas une morale, c’était qu’est-ce qui est bon pour moi pas qu’est-ce qui est bien dans la société mais qu’est-ce qui est bon pour moi.

Cette voix, les indiens l’appelle la Madre, c’est-à-dire la mère.

Rafel : dès qu’on dit la Madre, ça me fait penser à des babas-cools new age. Si j’avais à donner trois adjectifs pour cette divinité mère, que moi j’appelle la vierge marie mais qui peut être appelée d’une autre façon, je dirais qu’elle est douce, qu’elle est protectrice et qu’elle enseigne.

Destination chez Juan Flores, un indien ashaninka qui a lui aussi travaillé chez Jacques Mabit. Sur la même barque, Raphaël Zalvidea, enseignant à Lima en cours de psychothérapie qui vient lui aussi découvrir l’Ayahuasca. Nous nous enfonçons maintenant dans le monde subtil des esprits accessible à ceux qui ont gardé une âme d’enfant.

Les esprits des plantes

Flavien est en régime sans sel depuis maintenant 15 jours. Ici le langage rationnel occidental n’a plus cours. Tout s’explique par les esprits. Les esprits de l’eau sont très puissants dans cet endroit dit Juan Flores. Un autre esprit guérisseur est celui d’un arbre qui a sauvé la vie de Juan Florès. Grièvement blessé par un piège de chasse en forêt, sa jambe a été remarquablement cicatrisée par la résine de cet arbre « alors les esprits sortaient de la plante pour me guérir. Ils venaient me voir, m’examiner. Comment vas-tu ? Tu vas bien ? Les esprits venaient me rassurer et me souhaiter une bonne guérison et moi je parlais avec eux comme je parle avec vous en ce moment. »

Jacques Mabit : chaque plante quand on la fréquente pendant très longtemps, qu’on ingère la plante et qu’on connaît ses effets, on commence à percevoir, à sentir de manière confuse, progressivement, une entité, une personnalité, une structure, une matrice où il y a en tous les cas une intelligence puisqu’on peut communiquer avec cette plante. Et cette communication se fait dans les deux sens. Cependant il n’y a pas de corps. Il y a un corps, la plante a un physique, on peut la toucher, on peut la voir mais l’esprit des plantes n’est pas attaché à l’individu qui est là, à cette plante là, c’est les plantes en général, l’esprit collectif en quelque sorte. Alors, quelque chose qui communique, qui est intelligent, qui est sensible avec lequel on peut entrer en contact, ça s’appelle un esprit.

Ici, on dit que pour voir les esprits, il faut boire l’Ayahuasca. C’est elle qui enseigne, c’est elle qui les montre. Selon l’âge de la plante, l’esprit de l’Ayahuasca est une fillette, une femme mûre ou âgée et la nature des visions varie selon son espèce. Cependant, il s’agit toujours d’une femme mais d’une femme sans tête.

Jacques Mabit : Il y a essentiellement des vertus féminines, de l’intuition, de la réceptivité, de la sensibilité sans la tête, sans mental, sans rationalité. D’abord dans le cœur…

On peut aussi se demander pourquoi l’esprit de l’arbuste Chacruna qui accompagne la liane Ayahuasca apparaît comme un petit lutin vert.

Juan Flores : j’ai pris des feuilles à cette Chacruna et je lui donne du tabac comme une offrande. C’est un rituel très ancien. On l’utilise comme une manière de rétribuer la plante. La plante est heureuse car elle reçoit la force du tabac et va devenir plus forte à son tour. Le tabac te fait rêver de la plante, elle te la fait voir, je suis la plante, prends-moi et tu vas guérir. Il y a très longtemps, les indiens découvraient leurs remèdes que les esprits leur révélaient.

Juan Florès prétend communiquer aussi avec l’esprit des animaux, même avec celui des boas lorsqu’ils viennent lui rendre visite. Alors une dernière question est posée à ce guérisseur toujours souriant. Un esprit peut-il habiter un sourire ? « bien sûr, l’esprit d’un sourire existe. Dans le sourire que je donne aux gens, aux amis, un esprit va dans la personne et éveille un autre sourire en elle. Ca c’est mon type de sourire, d’autres gens ont le même. »

Ce sourire est suffisamment réconfortant pour que Flavien s’aventure plus loin dans son voyage. Toute la communauté participe et absorbe le breuvage y compris des malades dont un argentin atteint d’une tumeur au cerveau, condamné par le monde médical, et Lucio, un enfant de la région dont la jambe est infectée. Lorsqu’on demande à Juan Flores quel massage il pratique, il raconte encore que c’est la mère Ayahuasca qui guide ses mains pour expulser la maladie.

Raphaël Zalvidea : j’avais le sentiment comme si mon visage, je pouvais le transformer, je pouvais l’allonger ou… des choses comme ça…

La part d’ombre

Sous l’effet du breuvage, les barrières tombent. Dans l’obscurité, les personnages révèlent des facettes cachées d’eux-mêmes.

Raphaël Zalvidea : au début, j’ai joué avec les couleurs, je sentais que je pouvais toucher les couleurs. Je sentais qu’en approchant ma main, je pouvais… les couleurs réagissaient sous ma main et faisaient des ondes, des vagues. J’avais le sentiment aussi d’être entouré de milliers, de centaines de milliers de fourmis, d’insectes, de tous les insectes que j’aime pas : des cafards, des tarentules et c’est la que j’ai eu une expérience, peut-être la plus forte de ma vie. Comme je sentais que je plongeais dans un trou immense, noir, qui pour moi semblait la gueule d’un serpent immense, beaucoup plus grand que moi qui m’avalait tout entier. Je ne pouvais pas bouger, je ne pouvais faire aucun mouvement, j’avais une énorme angoisse. C’est à ce moment là que j’ai vomi et ce que je vomissais, je sentais que c’était des milliers de petits serpents noirs qui se déplaçaient très très très vite. Je me sentais protégé par le maître et ses assistants. Lorsqu’il m’a mis la main sur la tête, c’était comme la patte d’un jaguar et je me suis levé ce matin avec le sentiment… d’être un nouveau né.

Le professeur se livre facilement, ce n’est pas le cas de Flavien.

Flavien : il y a des choses qui ne peuvent pas être racontées. Même si on le veut, c’est très difficile. Pour moi c’est très difficile de témoigner de ce que j’ai vécu hier soir.

Dans l’obscurité, sa colère émerge au grand jour…

Flavien : le fait d’être filmé pendant les sessions d’Ayahuasca c’est assez difficile, on ressent vraiment par moment une agression…

Jacques Mabit : quand ils se rebellent contre la société, contre ci, contre ça je leur dit mais est-ce que vous avez réussi à vous rebeller contre votre rébellion ? Parce que ça c’est l’acceptation parfaite…

Quelques jours plus tard, Flavien parle : « c’est vrai que pendant les sessions que j’ai vécu jusqu’à présent, il y a beaucoup d’êtres que j’ai rencontré depuis le début de mon existence, qui sont revenus, des camarades de la maternelle qui resurgissent comme ça et puis qui prennent toute leur importance là. On se rend compte que c’est des gens qui sont primordiaux dans notre vie. Y a quelques personnes qui me sont très proches et j’ai eu comme la proposition de pouvoir aller les voir, de pouvoir leur rendre visite. J’y suis allé, et c’est vrai que depuis, j’ai eu, via internet, y a une personne en particulier qui m’a dit, tel jour, tu m’es apparu et c’était vraiment très très intense. »

Au cœur de l’Amazonie

Flavien commence à se confier mais n’a pas encore trouvé sa guérison. Sa quête se poursuit vers Iquitos, en pleine jungle, qui ne s’atteint que par avion ou bateau. Après les cérémonies, les interdits sont stricts. Durant plusieurs jours, pas d’alcool, de relation sexuelle, de consommation de porc, d’exposition au soleil… Le voyage va durer 3 jours.

Flavien : on dirait qu’à ce moment là le mental, ça défile, ça coule un peu comme de l’eau et là le mental c’est plus lui qui règne, c’est plus lui qui fait sa loi. Il est là pour servir, on est aidé par l’Ayahuasca de voir ce que c’est que de pas vivre sous l’emprise de ce mental qui est fait de conditionnement et qui est chargé de tout ce qu’ont pu vivre nos ancêtres. Mais quand même, le mental, il aime pas ça. On sent vraiment qu’il aime pas ça, qu’il cherche quand même à récupérer son empire.

Alors ce serpent, ces camarades de maternelle, cette télépathie, cette voix de femme, n’est-ce pas une pure création du mental ?

Rafel : c’est moi qui maîtrise. Parce que je veux voir une femme à poil en Ayahuasca, je vais voir une femme à poil. Je veux voir un dragon rouge, je vais voir un dragon rouge.

Comment discerner alors le vrai du faux ?

Vincent Santuc: qu’est ce que j’écoute, n’est-ce pas, qu’est-ce que j’écoute ? je peux m’écouter moi-même, je peux écouter les désirs profonds, les angoisses profondes et croire que cela parle, ça vient d’ailleurs que c’est quelque chose de tout à fait autre que moi-même. Y a plein de pièges dans l’Ayahuasca qui sont nos propres pièges. L’Ayahuasca ne te lance pas des choses merveilleuses, c’est pour te reconduire à vivre avec confiance le chemin commun et ordinaire de tout le monde, c’est tout.

L’arrivée se fait par le bidonville de Belem. Le boum du caoutchouc du début du siècle est à l’origine de la création d’Iquitos, sur les cadavres de 30 000 indiens contraints de recueillir le latex en forêt. Ensuite, Iquitos est retombée dans la torpeur jusqu’à un nouveau boum, celui de l’Ayahuasca dont les visions s’affichent ici partout. Les grandes tribus indiennes sont maintenant proches, la loi plus floue qu’ailleurs et les touristes sont près à payer cher ces expériences interdites en Europe. Les tour-opérateurs qui organisent ce genre de voyage sont très occupés : « oui évidemment on fait des séances d’Ayahuasca. C’est une boisson hallucinogène. C’est une expérience très belle qui te fait voir des illusions et même des problèmes que tu peux avoir demain ou plus tard. Ce sont des programmes en option pour les personnes qui souhaitent connaîtrent une expérience très agréable. C’est un programme que tu peux faire en deux jours minimum. Il coûte 200 $ » Bienvenu sur Ayahuasca Airlines… Quelque part dans la jungle, sans Flavien mais avec des touristes espagnols. Ici, pas de préparation, ni d’obscurité, ni de rituel, les dosages sont infimes et le client est content. Il aura eu ses visions et qu’importe ce qu’elles signifient. Pour Flavien, venu jusqu’ici chercher une tribu indienne authentique, la déception est grande d’autant plus qu’à Iquitos, les pseudo guérisseurs de l’Ayahuasca sont nombreux et plutôt versés dans l’art de la séduction. Charme, performance sexuelle, il existe tout un art pour attirer ou même séparer des personnes à partir de la préparation des parfums.

Vers la guérison

Dans cette ville, Flavien tente sa dernière expérience auprès de Don Solon un authentique guérisseur de 85 ans dont la dernière épouse en a 40 de moins que lui.

Après ces nombreuses séances d’Ayahuasca, on peut se demander si le breuvage risque de provoquer chez Flavien une dépendance, comme une drogue. « Il n’y a qu’à me regarder » dit Don Solon « j’en prends toutes les semaines, depuis plus de 50 ans ». Don Solon qui est aussi un formateur de Jacques Mabit, est très connu pour sa maîtrise des parfums. L’odeur est elle aussi exacerbée par l’Ayahuasca. Les parfums synthétiques et crèmes anti-moustiques sont bannies, leur odeur devient très désagréable.

Jacques Mabit : l’odorat touche le cerveau lié aux odeurs, à l’olfaction. Donc y a une utilisation dans la médecine traditionnelle qui est extrêmement savante et très sophistiqué de certaines plantes aromatiques ou de certains parfums de manière à modifier l’état de conscience et l’état d’humeur des sujets.

Ainsi, l’odorat s’avère être la porte d’entrée la plus efficace lorsque les pratiques de l’Ayahuasca dérivent vers la sorcellerie.

Jacques Mabit : parce que le serpent de l’Ayahuasca peut aussi se transformer en serpent démoniaque, peut aussi devenir un serpent tueur.

Flavien ne confie pas contre qui ou quoi il semble se battre

Jacques Mabit : les patients, souvent au départ, vont être dans un combat féroce, guerrier, dans l’agressivité. En fait ce combat est d’un autre ordre, c’est au contraire dans l’acceptation dans l’humilité et à un moment où il y a lieu d’accepter l’inacceptable, c'est-à-dire de se rendre complètement, de rendre les armes, d’être dans la reddition totale, dans la capitulation. Et en ce sens là, la vierge enseigne ce chemin là. Et quand elle écrase la tête du serpent, elle domine ce refus qu’est le refus de la vie et le refus du mensonge.

Flavien ne peut pas partager avec nous ce qu’il a vécu, d’ailleurs peut-il même communiquer avec ces guérisseurs qui ne parlent pas un langage rationnel ?

Flavien : j’ai essayé de parler de choses avec Don Solon mais c’est pas leur problème quoi. Enfin, c’est pas leur problème, ça les intéresse pas. Déjà même au niveau du vocabulaire, ils emploient des mots, ça ne veut pas dire la même chose.

Jacques Mabit : ce qui est important, ce n’est pas d’abord la vision, c’est l’effet purgatif, de purification, de nettoyage corporel. Donc, un guérisseur à la fin d’une session, la première question qu’il va poser c’est est-ce que tu as vomi ?

Flavien : ça a failli m’arriver chez Juan Flores. Là, y a quelque chose qui m’a dit monte et mets toi en selle et chevauche, si tu veux pas venir eh bien tu me vomis sinon je reste à l’intérieur et on va pouvoir travailler ensemble.

Flavien est-il dans une position juste ? A partir de là, notre voyage prend un tour inattendu. Flavien décide de retourner à Takiwasi.

Jacques Mabit: Il ne faut pas se forcer ni à retenir l’Ayahuasca, ni à la vomir. Ca viendra spontanément. Donc, il faut laisser faire et inévitablement, y a un moment où viendra le vomissement. Tant qu’on est dans la résistance c’est qu’encore il y a une peur fondamentale sur ce qui peut se faire jour quand on va céder.

Rafel : et c’est pas grave parce qu’on se rend compte que c’est comme ça, je suis comme ça et j’avais pas envie le voir. Et si j’avais pas envie de le voir c’est parce que ça me faisait peur. C’est pour ça que j’avais envie de contrôler.

Jacques Mabit : quand quelqu’un se sent très fort et très puissant et qu’il a la sensation qu’il contrôle tout et qu’il domine tout et qu’il a tout compris, là il est dans l’inflation de l’ego, dans l’orgueil…

Vincent Santuc: ce n’est pas au niveau des idées que nous avons sur dieu, sur la vierge, sur les hommes c’est dans notre corps, tel qu’il est habité, que les choses se passent.

A Takiwasi, une séance spéciale est organisée pour Flavien, avec Rosa cette fois.

Flavien : j’étais à jeun depuis le matin et j’avais pas vraiment grand chose à vomir mais ça sortait, y avait plein de choses qui sortaient, ça sortait par les oreilles, par le nez, les yeux, ça sort par les yeux, les larmes. Enfin, vraiment, physiquement, matériellement, y a beaucoup de choses qui s’évacuaient comme ça. Y a eu une guérison. Depuis pratiquement mon adolescence, je vis, j’ai une vie très indépendante, de solitaire et je me suis toujours donné plein de raisons pour justifier cette solitude et que j’avais pas besoin des autres. C’est comme si je construisais un mur et toujours je trouvais des bons prétextes pour pouvoir ajouter une brique à ce mur. C’est ça qui est sorti de moi et c’est sorti de moi parce que c’était mort. Et là j’ai compris que voilà, c’est terminé et je me suis regardé dans la glace, y avait une glace là et je me suis souri à moi-même et ça, ça faisait très longtemps que ça m’était pas arrivé et je sais même pas si ça m’était déjà arrivé. Je me suis regardé et j’étais en paix avec moi-même et… voilà.

Ressources complémentaires :

http://arutam.free.fr/Ayahuascax.htm

http://www.ethno-botanic.com/

http://www.takiwasi.com/fra/index.php

Illustrations :

http://www.ethno-botanic.com/liane_ayahuasca.GIF

http://www.kaleidos.net/HMerliac/image/226mlc00h.jpg

http://www.kaleidos.net/HMerliac/image/236mlc00h.jpg

http://www.ethno-botanic.com/Association-Shane/Armand%20Bernadi/serp%20ret2.JPG

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article de Christy

remis en ligne par Yeti

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Publié dans Vision alternative

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